Ça fait deux été qui filent sans que j’aie enfourché ce vélo hybride acquis sous recommandation et oui, un peu de pression, de la part de ma frangine. Le vélo, c’est la Vie qu’elle dit. Elle n’est pas seule: L’Ami Roi Richard tente de me recruter aussi depuis le jour un de notre amitié. Plein de gens autour de moi vivent le vélo pour aller au boulot dès que les pistes cyclables sont officiellement praticables, sinon, pour aller se défoncer solide sur des distances impressionnantes.
Tout ça, habillé de lycra qui respire et expire la sueur, la tête coiffée et protégée d’un casque pas très chic, à mon avis de fille coquette: que voulez-vous, y faut se protéger le cerveau, beau brushing ou pas.
L’idée d’attaquer la bête m’est venue en flânant et en regardant ces gens qui roulent avec une certaine zénitude, cheveux au vent (du moins ceux qui dépassent du casque). Il y a quelque chose de beau et de flou dans ce déplacement à l’air libre et à vitesse raisonnable. Y’a quelque chose de très french, d’européen: ça y est, j’entends Montant qui chante à bicyclette eeee….
Je n’ai pas fait de vélo depuis l’enfance. Ce qui, dans mon cas, ne signifie pas que j’ai jadis été une grande cycliste, mais plutôt que j’ai déjà su tenir en équilibre assez longtemps pour aller quelque part sans que personne n’en fasse un objectif de mise en forme. On faisait du vélo parce qu’il faisait beau, parce qu’on s’ennuyait, parce qu’il fallait aller acheter un chip au vinaigre ou parce que le bout de la rue semblait constituer une aventure raisonnable. Personne ne comptait les kilomètres et on parlait encore moins de cardio. Personne ne portait de vêtements fluorescents capables d’être vus depuis l’espace.
Nah. J’enfourchais mon BMX rouge et je pédalais point barre.
J’aimerais donc embarquer sur mon engin hybride dans cet état d’esprit: sans attente et sans pression. Rouler sans but, dans le plaisir modeste du “pas loin” et du “ embarque, on ira pas vite“. Je ne veux pas me dépasser: Je veux simplement me déplacer. Anyway: je n’ai pas envie d’aller plus loin que moi-même, c’est déjà une bonne distance.
Peut-être que c’est ça, au fond, que j’aimerais retrouver à bicyclette : non pas ma jeunesse, ni mes cuisses d’autrefois, ni une version améliorée de moi-même en casque ajusté et mollets convaincants. Seulement cette permission ancienne d’avancer sans justification. Rouler un peu. Arrêter quand c’est beau. Repartir quand ça me tente.
Sans performance. Sans témoin. Sans application pour me féliciter.
Juste moi, le guidon, le vent, et cette idée presque révolutionnaire : on peut encore faire quelque chose uniquement parce que c’est agréable.
Puis, comme souvent dans la vie quand on décide de reprendre quelque chose de léger, de simple et de vaguement inspirant, mon corps a choisi ce moment précis pour déposer une plainte officielle. Pas les genoux. Pas le dos. Pas même les fesses, pourtant directement concernées par tout projet cycliste un tant soit peu sérieux.
Non. Mon vagin.
Parce qu’apparemment, même mes organes génitaux tiennent à participer au processus de réflexion. Et pas subtilement. Une masse s’est installée là, comme une locataire sans bail, sans préavis, sans courriel de présentation. Une présence indésirable dans une zone qui, disons-le franchement, n’avait pas besoin d’un nouveau dossier administratif.
J’avais prévu renouer avec la bicyclette. J’ai plutôt renoué avec la jaquette d’examen, les étriers et cette vulnérabilité particulière qu’on ressent quand mais deux gynécos très compétentes regardent entre nos jambes avec une lampe frontale mentale pendant qu’on tente de conserver une dignité de façade.
Il y a des moments où vieillir ressemble moins à gagner en sagesse qu’à recevoir des notifications corporelles non sollicitées. À vingt ans, on pense à son corps comme à une promesse. Voilà qu’à cinquante, on se regarde parfois comme une maison ancienne : il a du cachet, certes, mais il faut surveiller l’humidité, les fissures, les conduits, les joints, les infiltrations et les masses suspectes qui apparaissent dans des pièces qu’on ne visite plus aussi souvent qu’avant.
Et c’est peut-être là que le vélo et le reste se sont rejoints.
Je voulais remonter en selle pour retrouver une forme de liberté, mais je me suis retrouvée à faire l’inventaire de ce que je croyais avoir perdu : mon sex appeal, ma libido, mon insouciance, cette impression ancienne que mon corps était un allié plutôt qu’un comité de surveillance. Partageant mon état actuel à ma petite mère, elle m’a cette pensée terrible et parfaitement injuste : mes organes génitaux sont usagés. Ben oui, usagés. Pis bon, disons-le ma fille, tu as péché. Merci maman: Je suis comme une vieille laveuse qui fait encore le travail, mais avec des bruits inquiétants au cycle d’essorage. Jésus me punit.
Ce n’est pas très féministe, je le sais. Ce n’est pas très doux non plus. Mais c’est honnête. Il arrive un âge où l’on ne se sent plus mystérieuse, ni désirable, ni même vraiment fonctionnelle. On se sent inspectée, réparée, drainée, surveillée. On passe de “femme fatale” à “cas à suivre”. Le glamour prend le bord. Le dossier médical entre en scène avec ses souliers propres et son vocabulaire déprimant.
Et pendant ce temps-là, le vélo attendait. Encore. Dans son coin. Lui aussi un peu gêné, je pense.
Comme s’il comprenait que mon projet de liberté venait de se faire doubler par un rappel à l’ordre biologique. Avant de rouler dans le vent, madame devait d’abord s’assurer que le sous-sol ne coulait pas. Avant de retrouver la petite fille en BMX rouge, il fallait rencontrer la femme adulte qui vieillit, qui saigne un peu, qui s’inquiète, qui googlerait beaucoup trop si elle ne se retenait pas.
Mais peut-être que c’est justement ça, vieillir : apprendre à repartir malgré les interruptions humiliantes. Remonter sur quelque chose — un vélo, une idée, une envie — sans attendre que tout soit redevenu parfait.
Parce que soyons franches : si j’attends que mon corps me donne une autorisation unanime, je risque de ne plus sortir de la maison. Il y aura toujours une hanche sceptique, une hormone absente, une fatigue syndiquée, une muqueuse susceptible ou une petite voix intérieure pour me rappeler que je ne suis plus exactement dans la saison des grands élans charnels.
Mais il reste peut-être autre chose. Pas le sex appeal comme avant. Pas la libido spectaculaire des débuts, celle qui arrivait sans rendez-vous et repartait en laissant les cheveux mêlés. Mais une forme plus calme de présence à soi. Une sensualité plus modeste, moins tournée vers le regard des autres. Le plaisir de sentir l’air sur ses bras. De retrouver un mouvement. De ne pas être seulement un corps qu’on examine, qu’on soigne, qu’on craint ou qu’on compare.
Un corps peut-être usagé, oui. Mais encore utilisable. Encore habitable. Encore capable de prendre le vent.
Alors je crois que je vais quand même y revenir, à cette bicyclette. Pas pour prouver que je suis jeune. Pas pour séduire qui que ce soit sur la piste cyclable. Je vais y revenir parce que ce corps-là, même imparfait, même réparé, même méfiant, mérite encore d’être emmené quelque part sans qu’on lui demande de performer.
Je n’ai peut-être plus le corps d’avant. Mais j’ai encore un corps qui peut avancer.
Et franchement, rendu là, c’est déjà presque érotique.