J’ai toujours été un peu à contre-courant. Sinon, je crois qu’il y a eu en moi une sorte de culture à vouloir entretenir ce côté un peu à l’état brut de ma personne un brin singulière.
Certains diraient underground ou un peu marginale. Je ne crois pas, non. Pas tant. À mon avis, du moins. J’ai un côté paradoxalement conservateur ou sinon, qui cherche à avoir des repères, des habitudes, comme par survie. Peut-être est-ce cette éducation judéo-chrétienne que je ne peux chasser, comme le naturel qui revient au galop?
M’enfin.
Je crois que je suis plutôt de celles qui résistent. Qui s’opposent parfois. Qui agissent quand il est temps de défendre leur propre survie, justement.
Depuis une semaine ou deux, je me réveille tous les matins avec la même cristie de question : Qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui? Et, dans la seconde qui suit, je me réponds moi-même : Je ne sais pas. On verra bien au fur et à mesure que la journée avancera.
Fallait-il vraiment que je sache précisément ce que j’allais faire avant de sauter de l’avion? Allons même plus loin : le jour où j’avais informé la fille des RH de mon intention de déposer une demande de congé sabbatique, sans revenu, aurais-je dû avoir un projet clair, net et précis?
Ben non.
Parce que quand on s’appelle Javotte (Allô ! c’est moi !) on n’a pas de plan. On n’en veut pas. On y est même allergique, catégorie avoir des démangeaisons.
Bien sûr, dans mon rôle des grands jours — celui de la technicienne à la boule de gomme — j’ai toujours un plan. Je coordonne, j’organise, je structure les affaires de tout un chacun. Celles de mon patron, de mon équipe, de la machine au complet. Je peux même devenir gossante avec mes tableaux de bord montés sur Excel, comme si tout le monde était réellement dans la cristie d’avion en papier qui se fabrique en plein vol.
J’avais déjà été redoutable pour gérer l’agenda d’un pseudo-grand homme, un genre de cowboy déguisé en James Bond et qui aspirait à devenir mandarin de l’État québécois. Il m’appelait la Carey Price du bureau. Rien de moins.
Même le ministère de ma famille avait longtemps été coordonné au quart de tour lorsqu’il fallait tout planifier pour l’Héritier. Formidable, d’ailleurs : j’étais seule à tout faire, ce qui avait au moins l’avantage de m’éviter de négocier avec le père, trop occupé à administrer son empire personnel en tant que président-directeur général des jambons dans un supermarché régional.
Le problème, c’est que j’avais tellement bien appris à organiser la vie des autres que la simple idée d’avoir ma propre vie cordée au quart de tour, optimisée comme un tableau Excel, suffisait à me faire paniquer. À me faire fuir. À me donner envie de foutre le feu au plan de match, de disparaître par la porte d’en arrière et de crisser le mot de passe dans un trou noir.
Alors j’avais joué la game — si c’en était une — jusqu’au bout.
J’avais sorti ma convention collective. J’avais lu, relu et re-relu les articles où étaient détaillées toutes les options possibles devant moi pour aller pratiquer le farniente en fuckant toute. J’avais même pris soin de demander à mon ami le Roi Richard (le meilleur !) si ma compréhension était bonne.
Il m’avait bien guidée: La fille des RH m’avait trouvée bien préparée.
Je lui avais répondu que, tsé, un projet de même, ça se prépare d’avance. Et mon ton avait probablement laissé comprendre que je n’accepterais pas un refus du patron.
Lorsque ma demande avait été acceptée, signée, officialisée, j’avais même accepté de ne pas écouler toutes mes réserves de vacances et de congés accumulés, afin d’avoir le temps de bien transmettre la science — la mienne — à la jeune personne qui allait prendre ma chaise.
Pas de souci : je suis docile et gentille.
En échange, j’avais demandé qu’on ne l’annonce pas tout de suite. Qu’on attende deux semaines avant mon départ.
C’était le deal.
Il y avait une seule question : De quoi allais-je vivre?
Je ne le savais pas.
J’allais sortir des placements, puis je verrais jusqu’où je pouvais me rendre avec ça.
Sa face : pareille à celle de Slafkovsky dans le match du CH du 10 mai dernier.
C’est probablement cette réaction-là qui m’avait fait comprendre que, oui, effectivement, j’étais à contre-courant. Non mais quand même : fallait le faire. Il fallait être complètement inconsciente — ou vivre dans un univers parallèle, genre dans le bois avec pas de Wi-Fi — pour oser volontairement se mettre dans le trouble en pleine période d’incertitude économique.
Voilà.
C’était la première raison pour laquelle je ne voulais pas que cette décision soit annoncée trop d’avance. Je ne voulais pas entendre — ni même deviner — les commentaires de mes collègues ou de mes proches collaborateurs quotidiens. Je ne voulais pas sentir la peur me gagner davantage. Je ne voulais pas qu’elle me fasse douter.
Parce qu’on va se le dire franchement : si on s’attarde à tout, à rien, et à plus encore, on ne fait jamais rien dans la vie.
C’est comme décider d’avoir ou non des enfants. De fonder une famille. Si on attend la bonne situation, la bonne position en société, l’argent, la stabilité, les conditions gagnantes, ben on n’en aura pas, d’héritier.
Bête de même.
L’autre raison de ne pas en faire une manchette intranet : je n’ai pas de projet.
Et c’est peut-être ici que se dévoile mon souci du regard des autres. Je me sens décevante lorsque je réponds que non, je n’ai pas de grand voyage de prévu. Encore moins de grands projets. Seulement des projets personnels.
— Ah oui? Lesquels?
— Me regarder vivre…
En laissant les trois points de suspension flotter dans le silence que ça provoque presque chaque fois.
En voilà peut-être un, de projet, pour ce congé : apprendre à assumer ce côté doucement plate et beige de ne pas avoir envie d’aller se perdre sur le chemin de Compostelle ou de me crisser dans les parfums nauséabonds de l’Inde pour me découvrir à nouveau dans la grande révélation suivante : j’aime les bonheurs simples, et ça m’en prend en tabarnouche pour être impressionnée. Une parade de tous les personnages de Walt Disney, moi, ça m’agace.
Ce n’est pas que j’ai tout vu ou tout connu dans mon demi-siècle de vie.
Non.
C’était juste et simplement que ça ne m’intéresse pas.
Point.
Alors oui, je suis peut-être une fille plate. Peut-être même morte à l’intérieur, qui sait. Je n’irai pas faire un grand voyage spectaculaire pour revenir transformée, bronzée, spirituelle et soudainement capable de parler de moi-même à la troisième personne devant une montagne sacrée ou une foule. M’improviser Coach de vie, publier des livres et des produits dérivés. Nah…! Je ne suis pas exceptionnelle dans ce choix, dans cette folie qui va amputer mon fond de pension et ma retraite de plusieurs milliers de dollars.
Et puis, maintenant que j’ai pratiquement fini d’élever l’Héritier, et qu’il me fait poliment comprendre que je gosse pour toute pis rien et qu’il veut l’apprendre par lui-même que ne pas se brosser les dents le matin, c’est dégueulasse, j’vais vous le dire: je ne me sens plus tant utile.
J’irai plutôt en voyage dans ma tête. Un voyage modeste, intérieur, pas très instagrammable.
J’irai y classer les choses, les idées, les contradictions, en faisant enfin le ménage de mes armoires et de mes garde-robes où j’ai rangé quelques squelettes et autres cadavres des grands personnages pour qui j’ai été la Cendrillon porteuse d’eau et de détails. J’irais voir de quoi je suis faite, ce que je veux garder, ce que je veux sacrer aux vidanges, et comment je pourrais me réconcilier avec mes propres dichotomies et faire du recyclage de ce que je conserverai.
Peut-être que mon grand projet, s’il en est un, est là : arrêter de me battre contre ce que je suis. Accepter que j’aie parfois l’impression d’être née pour un petit pain — et que, même sans poney dans ma cour, je peux encore sacrer la bride aux vidanges et partir à pied vers moi-même.