Le Château du bonheur

Voilà donc qu’une vulgaire pancarte d’agent immobilier avait été plantée devant ce que nous appelions jadis le Château du bonheur. Passage obligé après une série qui prend fin: Un genre de sitcom, mais pas tant dramatique ou comique. Juste la vie qui roule et qui avance et qui finit par se conclure par la fin d’un temps. D’une époque.

Le Château du bonheur était à vendre et il a rapidement été vendu.

Cette imposante maison, ce n’était pas chez moi, mais c’était devenu un refuge. Le mien. Un point d’ancrage solide, une balise précieuse dans ma vie d’adulte remplie de responsabilités, dans un voisinage fondé sur la confiance. Et de la confiance, il en fallait, lorsque je me suis installée à 237 pas de cette grande maison centenaire où demeuraient mes amis depuis qu’ils avaient déménagé du 2227.  Il fallait savoir respecter la vie de l’autre, faire preuve de bon sens : au minimum, prévenir qu’on arrivait d’ici peu, ou attendre le feu vert, ce petit signe qui disait : c’est bon, tu peux venir. À l’avant, sous l’icône de Sainte-Catherine, il y trônait une vieille chaudière d’érablière en métal, témoin muet de plus d’un siècle sur la route de la Nouvelle-France. C’est dans celle-ci qu’on y déposait ou on y prenait quelque chose, en passant.

Au compte ou au décompte, on pourrait y signaler des centaines de livres, des vêtements qu’on se prêtait, parfois des crèmes ou des lunettes oubliées. Mensuellement, c’était dans ce réceptacle que nous échangions Ouach!  nos cahiers où nous avons écrit durant près de 20 ans, amie meilleure et moi, nos états d’âme, à 4 mains et ce, jusqu’au numéro 51.

Le Château du bonheur, c’est une imposante maison peinte en jaune tournesol et où, depuis quelques mois, de nouveaux voisins en ont pris possession. Après que l’ami Jules l’ait vendu.

Il lui fallait bien s’en départir, puisque désormais, une semaine sur deux, tous ces espaces spacieux sur trois étages n’étaient pratiquement plus habités. Ceci, en raison d’une garde partagée et du fait que les enfants ne sont plus des enfants mais des adolescents ou de jeunes adultes. Les partys de jadis, achalandés, de près de 30 personnes divisées en 2 ou 3 gangs distincts – les Culs de plombs, les Patchoulis et autres collègues de bureau – n’avaient plus lieu. Il n’était plus justifié désormais que l’ami Jules continue d’entretenir cette forteresse seul puisqu’Amie meilleure était partie, en bons termes soit, mais pour de vrai et pour de bon. Nous avons continué à vivre en bons voisins, développé et solidifié notre amitié, lui et moi, en nous consolant du départ de celle qui a été sa femme durant 20 ans et ma meilleure amie durant plus de 25 ans.

Amie meilleure disait toujours, jadis, et en parlant des autres, qu’on a vues se disjoindre au travers nos 27 ans d’amitié, Ce n’est jamais beau une séparation et elle avait raison. Tellement que je le dis et le confirme aujourd’hui. Même lorsque la séparation, comme la leur, est parfaite, il y a toujours quelque chose qui écorche, frappe et tue, qui laisse une égratignure sur la surface qui brillait pourtant avant.

J’ai quelques regrets dans ma vie, mais un seul grand remords: celui de ne pas avoir été à la hauteur de notre amitié à elle et moi lors de cette séparation.

Depuis, c’est un deuil qui suit son cours.

Soit, le temps a passé, depuis ce jeudi soir de décembre, où à la veille du congé de Noël, j’ai annoncé à Amie meilleure que je me retirais sur la voie d’accotement puisque je ne la comprenais plus dans ses choix, ses désirs d’aventures et d’expériences. Non, je ne la comprenais plus et oui, je la jugeais. Je ne comprenais pas pourquoi elle quittait cette vie maritale, ce confort, cet amour, malgré certains différends parce qu’elle voulait aller voir et vivre ailleurs ce qu’elle disait être véritablement.

Dans mon intensité, dans mon entièreté, j’ai fortement réagi. Colère, mots forts et dures à son endroit: on ne parle pas comme ça, à sa meilleure amie, non. Même si elle vous connaît depuis plus de 25 ans, qu’elle sait d’où vous venez soit un milieu familial où il y avait une certaine violence dans les mots d’amour.  Il y a des limites à excuser et à passer par-dessus tout parce que les fils dans ma tête de linotte se touchent quand j’ai de la peine.

Oui, j’avais de la peine de voir mes deux meilleurs amis, mes voisins, se séparer. Pourtant, comme chacun d’eux me l’a dit et répété ad nauseam : ceci ne me concernait pas. Je ne faisais pas partie de leur choix, de leurs discussions. Mon rôle, s’il en était un, était d’écouter, de consoler, peut-être à certains égards, à conseiller mais je n’avais pas à réagir. Mon opinion ne pesait pas dans la balance. Même si je me sentais comme une adolescente devant ses deux parents qui annoncent leur divorce, mon immaturité n’était pas la bienvenue. Ils avaient autre chose à faire, à vivre: se séparer de leur cœur et de leur corps, cet amour qui était maintenant ailleurs ou différent.

Le Château du bonheur demeure là, à côté, dans mon voisinage et c’est une famille française qui a élu domicile depuis le départ de Jules. Parfois, le soir, lorsque je passe devant, sur la route bucolique de la Nouvelle-France, c’est la nostalgie qui me fait regarder dans les fenêtres ce qui doit s’y vivre désormais: une autre vie de famille. Tout a été repeint en blanc, sobre. Sans le savoir, ils ont tout remis à zéro, à la base, et ce, dans une sorte de pureté du renouveau. Je ne fais plus les 237 pas pour aller y boire du vin et réinventer le monde ou y raconter mes derniers échecs amoureux ou professionnels.

En fait, je n’ai plus personne à qui raconter quoi que ce soit.

Un commentaire

  1. Avatar de Patricia Sinclair
    Patricia Sinclair · octobre 20

    Bien qu’à beaucoup plus de 237 pas, le 5963 serait plus qu’heureux de te voir plus souvent pour papoter sur tout et sur rien. XX

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