Il s’est toujours posé des questions. Peut-être même trop. Il a ses certitudes et ses incertitudes. Inventaire de vie.
Il affectionne les chemises de couleurs vives : peut-être pour démontrer son positivisme constant. Il conduit une voiture de qualité qui date d’une décennie : peut-être parce qu’il considère qu’un véhicule réputé va durer longtemps. Il a également comme habitude d’attendre que quelque chose soit véritablement usé avant de s’en procurer un semblable plus rescent. Au grand dam de son épouse. Secrètement, alors qu’ils ont fini par acquérir la maison de leurs rêves, elle espèrait qu’un budget soit consacré à l’achat de nouveau mobilier.
En fait, il n’a pas répondu directement à l’intérogation subtile « Que fera-t-on avec le surplus de cinq mille dollars de l’hypothèque ? ». Il a plutôt affirmé qu’il voulait y réfléchir. Un mois plus tard, alors qu’ils en étaient à finaliser leur installation, aidés par leurs deux enfants, maintenant adolescents, il s’est approché d’elle. Elle était en train de considérer un chagement d’emplacement sérieux, soit celui de cette toile, une peinture acquise personnellement, qui ne faisait pas bien au-dessus du buffet. Il s’est approché d’elle, donc. Il lui a doucement dit à l’oreille, feignant lui aussi regarder la toile : « On pourrait mettre un bon montant sur le VUS avec le surplus de l’hypothèque, qu’est-ce que t’ en penses ? ».
Son épouse et ses adolescents s’amusent à l’appeler Séraphin Faucher, le dimanche, lorsqu’il sort de la chambre vêtu de son vieux short Adidas et de son t-shirt presqu’en lambaux pour aller jogger. Il leur répond qu’ainsi, en ne fléchissant pas devant la montée fulgurante du matérialisme, il contribue, en quelque sorte, au reclyclage, donc, à sauver la planète par des gestes concrets.
Il aimerait que son fils ainé rétorque, qu’il ait le sens de la répartie. À la limite, qu’il ne soit pas d’accord et qu’il argumemente, tout comme lui le faisait systématiquement jadis, avec son père. Il serait fier que son fils soit comme lui : un homme qui va en guerre, celles qu’il choisie, qui affronte les grands, les géants et qu’il gagne ses batailles à lui. En lançant ce genre d’affirmation, il espère alors susciter un débat, une conversation. Il veut développer le sens de la bonne critique de ses jeunes : l’argumentaire est toujours meilleur à la minute où l’interlocuteur sait relancer la balle avec une citation, un fait scientifique prouvé ou, au mieux, un fait historique.
Pour le moment, son fils répond par un rire ironique. Sa fille en l’applaudissant. Tant qu’à son épouse, elle sourit en coin tout en servant le yogourt dans des bols à déjeuner. Il sent le regard de sa femme soudain, sur lui, dans son accoutrement.
Et il sait qu’elle sait ce à quoi il pense. Parce qu’elle le sait, toujours, d’emblée. Ils sont comme ça, ces deux là, ils sont en symbiose pour de vrai.
Ils vont passer à table.
Pas lui. Son Don Quichotte sort courrir par la porte de derrière. Celle qui donne sur le sous-bois et ce sentier où il aime à aller courir.
L’air est frais. On sent l’automne qui arrive. Les arbres ont déjà changés de couleurs. C’est magnifique. Ça sent bon le bois qui brûle dans le foyer. Une folie que cette maison mais il l’aime. Surtout le foyer, dans le salon, qui brûle des buches en permanence, le week-end, aussitôt le froid arrivé. Alors qu’il entame la course légèrement, il se dit que lui, il attend les premiers gels comme un autre attend les premiers dix degrés au-dessus de zéro pour sortir son barbecue et frotter sa voiture au soleil, bière à la main. Pour Séraphin Faucher, les premiers gels annoncent le retour au feu d’ambiance dans la maison. Son bonheur à lui.
Du regard, Il croise un écureuil qui grimpe dans un érable. Son poul s’acélère.
Comme c’est arrivé ce mercredi matin dernier alors que, sur son bureau, collé, devant son clavier, un post-it jaune pâle avait créé chez lui l’augmentation de son rythme cardiaque.
« Z’étais z’inquiète ».
Alors que l’odeur toute entière de la forêt le prend et remplie ses poumons, il diminue un peu la cadence. Comme s’il voulait tâter le poulx de son questionnement qui soudain, le remplissait lui, tout entier.
Depuis un bout de temps, déjà, il sent que la vie, la sienne, enfin la leur à lui et son épouse est en train de se cimenter dans une stabilité autonome. Un bonheur préservé à force de sacrifices réfléchies. Les enfants sont grands, matures de plus en plus : il persiste à vouloir garder un certain contrôle afin qu’ils demeurent de « bons enfants ». Son mariage va bien. Il semble se réaliser au travail. Enfin, oui. Il le croit. Sinon, il l’espère vraiment.
Que fait-on alors du reste de son existence ? Vouloir vieillir en santé et vieux ? Ou vouloir vieillir vieux et heureux ? Que fait-on lorsqu’on se rend compte pour la centième fois que ce boulot n’est pas encore le boulot de rêve tant espéré depuis toujours ? Que chaque rencontre se termine sur une mutation ? Qu’il faut toujours se ranger du côté du géant et espèrer que l’image de ce dernier soit assez déteindue sur soi pour être encore plus convaincant ? Au-delà de ce charisme tout entier qui, juste à point comme un bon vin, est à son appogé ?
Il aimerait pouvoir réaliser ce vieux rêve de simplement et sincèrement aider le monde, les gens. Être une référence pour ceux qui l’emploieraient et qui chercheraient à vouloir faire d’une organisation, une autre manière de rendre les gens heureux dans leur travail. S’accomplir et pouvoir faire un bilan de vie où, une suite logique de gestes se seraient concrétisés. Faire autre chose que d’appliquer des lois, des réglementations d’une direction oraganisationnelle. Être aussi heureux au boulot qu’il l’est dans sa vie personnelle. Pouvoir repérer dans les yeux des employés les mêmes objectifs qu’il s’est juré d’accomplir avec ses enfants. Être aussi fidèle à lui-même qu’il l’est avec sa femme depuis plus de vingt ans.
Ce post-it jaune, ce gribouillis de quelques lettres, allignées une après les autres, avec un calligraphie propre à celles qui ont fait toutes leurs études auprès de religieuses, lui avait révélé que rien n’était véritablement vain, que quelqu’un, quelque part, avait été perturbé ne serait-ce qu’une fraction de seconde par son absence. Cette personne s’était véritablement et suffisemment inquiètée de son absence au point de lui manifester par un écrit, qui reste contrairement aux paroles qui elles, s’envolent un jour ou l’autre. Depuis, l’idée d’avoir laissé ne serait-ce qu’un peu sa marque à quelque part, dans cette oraganisation au large discours corporatif lui fit chaud au cœur et le remplit de satisfaction.
Finalement, le seul péché de Séraphin Faucher est probablement d’être avare de son propre bonheur et de vouloir absolument celui des autres.
Paradoxalement.