Boules de peine et d’orgueil

Devant celle qu’on appelle l’Indienne, de vieilles cartes à jouer étaient étendues à sa demande dans un ordre précis. Avant d’en arriver là, j’avais dû les brasser longuement, tout en interrogeant l’univers, mes défunts et Dieu — trois entités, un seul jeu de cartes. Sous l’œil étonnamment perçant de cette diseuse de bonne aventure et d’avenir, j’avais ensuite pigé un nombre précis de cartes pour chacune de mes questions, toujours avec la main du cœur. La gauche, évidemment.

Je m’étais exécutée avec un sérieux déplacé, tout en me récitant intérieurement un rappel anatomique pour préserver un minimum de dignité intellectuelle : le cœur est situé au centre de la poitrine, dans une zone appelée le médiastin. Environ les deux tiers se trouvent à gauche de la ligne médiane du corps. Peut-être que cette pensée rationnelle avait parasité la connexion céleste et fait dérailler les réponses de l’au-delà. On ne saura jamais.

M’enfin.

Je m’attendais, sans surprise, qu’un amoureux riche et terriblement gentil devait surgir dans ma vie sous peu. Qu’il allait la chambouler, me transformer et bien sûr me révéler à moi-même. De plus, il était certain qu’une promotion m’attendait à l’automne, suivi d’un montant d’argent important, allait littéralement me tomber du ciel — sans rendez-vous, sans impôt et sans explication.

Le hic, c’est que ça faisait près de dix ans que j’attendais que ces prévisions prennent enfin forme, parce que ça fait une décennie que toutes les voyantes consultées me promettent ce scénario. Elles m’avaient été répétées à trois reprises par l’Indienne, une fois par Madame Minou — que j’étais allée consulter à plus de trois cents kilomètres de chez moi, dans le fond d’un rang entre le Bas-Saint-Laurent et le Nouveau-Brunswick — et même par Madame Gaby, voyante vedette chaudement recommandée par mes collègues du bureau.. Elle m’avait promis l’amour avec un grand A et de l’argent avec tellement de signes de piastre qu’on aurait dit une subvention. Le chèque, lui, n’est jamais venu.

Et pourtant, chaque année, je récidive. À intervalles réguliers, je ressens ce besoin presque attendrissant de me faire rassurer sur mon avenir. Je contacte alors une voyante, transmise par le bouche-à-oreille ou surgie miraculeusement au moment précis où je doute. Malgré mon esprit que je tente de raisonner, j’ai besoin qu’une parfaite inconnue me confirme, contre rémunération, que tout va bien aller, que je vais faire les bons choix et que, surtout, mon instinct saura très bien ce qu’il me faudra dire ou faire — même quand moi, pas du tout.

C’est absurde.

Et ça coûte entre soixante et quatre-vingts dollars la séance.

Si je me retrouvais là, en ce petit matin d’automne trop ensoleillé pour la gravité de mes pensées, c’était pour une raison somme toute très ordinaire : vérifier que je ne succomberais pas — encore — ni à l’orgueil ni à une peine de cœur, après m’être fait rouler dans la farine par un homme charmant. Je me sentais comme une plante verte en train de flétrir en partant des racines jusqu’au bout des feuilles. Finalement, je me sentais comme un objet vintage et sans intérêt sur une tablette de magasin seconde main. 

Il fallait que j’aie préalablement frotté mes mains vigoureusement pour ensuite les poser sur sa boule de cristal, après quoi je devais brasser les cartes. Il n’y avait que l’Indienne qui me faisait faire ce petit préambule. Je devais par la suite déposer le paquet entre nous, puis le séparer en deux. 

Gauche ou droite?

J’hésitais: si je choisissais la gauche, pour elle, c’était peut-être signe que je voulais qu’elle me parle de cœur? 

Droite

Elle prit le paquet de droite et l’étala devant nous. 

Pige avec ta main gauche sept cartes et tourne-les devant moi au fur et à mesure.

Alors que je m’exécute, elle pousse quelques petites exclamations: des oh ! Ah ! et un eh ben ! 

En tout cas, ma fille, toi, t’as le cœur en ruines!

Évidemment. 

Ne pas répondre: garder le silence, ne pas se dévoiler tout de suite…

Pourtant, t’as le Roi de cœur de ton bord… et le Valet de cœur est pas ben loin… mais crime bine… la Reine de pique suivie de l’As de pique pour tous ces piques en six pis en sept et en huit… eh boy…! 

Ses deux yeux noirs me fixent. Elle se recule sur sa chaise. Elle secoue la tête. 

Je me sens mal à l’aise: j’ai l’impression de ne pas lui faciliter la tâche. 

Refrotte tes mains ma noire: frotte les ben fort, faut que ça chauffe. 

Pardon?

Fais ce que je te dis: ne pose pas de questions. 

Incrédule, je m’exécute. Elle ramasse toutes les cartes et souffle dessus, puis, me remets le paquet après m’avoir dit STOP pis brasse ma noire.

Je brasse de nouveau le paquet: j’essaie de ne pas penser à quoi que ce soit, de me concentrer. Je dépose le paquet entre nous, puis le sépare de nouveau en deux paquets. Je la regarde: elle me pointe du nez les deux paquets et je comprends que je dois choisir entre celui de gauche ou celui de droite. J’insiste, persiste et signe:

Droite. 

L’Indienne recommence et l’étale une fois de plus entre nous. Je reprends par la suite la pige de sept cartes en les tournant comme pour la première fois.

Le Roi de cœur sort une fois de plus, suivi de son Valet et de la fichue Reine de pique. Par contre, c’est une suite de cœur et l’As de trèfle qui les suit. 

Mouin… rendu là, j’pense que ça ne sert à rien de vouloir forcer le message d’en haut. ‘Argarde moi donc dans les yeux ma belle noire pis dis-moi donc de qui c’est qui te jette à terre de même?

Quoi répondre sans trop se dévoiler et diriger les prédictions? Quand même, je la paie pour qu’elle me dise mon avenir, je ne lui mettrai toujours pas les mots dans la bouche. 

Je ne sais pas… vous me faites un peu peur: on dirait que quelque chose cloche? Dites-moi: est-ce que je dois craindre quelque chose ou quelqu’un? 

Au lieu de poursuivre sa lecture des cartes et d’y aller des sempiternelles prédictions, elle a rassemblé les cartes en un seul tas et m’a pris les deux mains. Elle a fermé les yeux, levé la tête en l’air et a poussé un grand soupir. 

Bon là, écoute ben ce que je vais te dire: vas falloir que tu fasses ce que je te dis à minute que tu vas mettre les pieds dans ta maison. Tu vas prendre un bout de papier mouchoir blanc, pis tu vas prendre un crayon-feutre noir. Sur le bout de papier mouchoir, tu vas y écrire les initiales de celui qui t’a brisé le cœur et tu vas faire une boule avec pis tu vas la lancer dans ton congélateur en disant ‘’ T’as pu d’emprise sur moi et sur ma vie !’’

J’étais déçue, évidemment. Soixante dollars plus tard, bien que je me sois fait confirmer que je m’étais doublement roulée dans la farine, je ne savais pas si j’allais poursuivre ma trajectoire en tant qu’objet vintage dans un magasin de seconde main.

Tout de même, je me suis exécutée chez moi et j’ai écrit sur un bout de papier mouchoir les initiales de l’homme charmant, roulé en une toute petite boule le tout et j’ai ouvert mon congélateur vide et givré en disant la formule recommandée. 

Les jours, les semaines et puis les mois se sont succédé. Mon congélateur se remplissait de milliers de petites boules, toujours avec les mêmes initiales. Ceci après que j’aie coupé les ponts, gardé le silence et trouvé des détours pour ne plus le croiser. 

Un matin, en ouvrant le congélateur pour y déposer une nouvelle boule, j’ai compris que je n’avais plus de place. Pas pour la crème glacée. Pas pour les légumes. Pas même pour une pizza d’urgence. Seulement pour lui — décliné en dizaines d’initiales soigneusement roulées, bien congelées, parfaitement inoffensives.

Je suis restée là, la porte ouverte, le froid me gelant les doigts, à me demander si l’univers avait enfin voulu me passer un message clair. Peut-être que ce n’était pas l’homme qu’il fallait congeler, mais mon obstination.

J’ai quand même lancé la boule à l’intérieur et récité la formule à voix basse, par respect pour le rituel. On ne sait jamais.

Puis j’ai refermé la porte.

Si jamais l’amour et l’argent doivent vraiment me tomber du ciel, j’espère simplement que l’univers me préviendra.

Parce que je n’ai plus de place au congélateur.

Bon jusqu’à la prochaine dernière goutte.

Au départ, ce ne devait être que pour goûter.

Lorsque mon père ouvrait une bouteille, le son que faisait le bouchon de liège nous faisait applaudir automatiquement. C’était le signe que quelque chose débutait : soit la préparation du repas, soit son service. La joie entrait alors dans la maison. Mon père, amateur de bonnes choses, dont le vin, était différent des autres pères, ceux de mes amies du village où nous vivions. C’est du moins la toute première différence que j’ai sentie, en moi ou autour de moi, lorsque j’étais enfant.

Parce que oui, nous étions différents des autres enfants qui allaient et venaient sur les deux routes de cette civilisation campagnarde, au début de Charlevoix. À travers les caps et les monts qui plongeaient dans le fleuve, dans notre maison majestueusement modeste, maçonnée de pierres des champs pauvres, nous vivions nos jeux d’enfants persuadés d’exister dans un univers digne de Candy ou d’Albator. À l’extérieur, peu importe la saison, nous simulions des drames dont l’issue n’avait jamais de véritable fin. C’était plutôt l’appel du souper qui sonnait la fin de nos représentations.

Presque à chaque fois, il fallait une intervention de mon père pour que nous quittions nos personnages : il faut dire que le petit ton franchouillard que nous prenions lui tombait sur les nerfs. Ma petite sœur, qui me copiait à la lettre, suivait à son tour. Quant à mon frère aîné, il lui arrivait parfois de défier l’avertissement paternel en ne quittant pas son éternel rôle de fanfaron — ce qui faisait alors intervenir ma mère, femme douce et infiniment aimante. Elle lâchait ses tâches pour lui toucher le bras doucement et lui demander d’écouter notre père.

C’était le dernier ultimatum pour éviter un tour dans le coin ou un dessert retiré… mais aussi le moment où mon père faisait bifurquer un potentiel rififi en ouvrant le vin.

Pop !

Nous applaudissions, automatiquement. Dans un geste presque solennel, mon père versait alors le liquide vinicole dans des coupes. Nous avions droit à une lapée ou deux dans de petites verrines, probablement destinées au brandy ou à la crème de menthe. Elles avaient appartenu jadis à ma grand-mère paternelle, que ni nous ni ma mère n’avions connue.

Et c’était bon : des rouges, parfois des blancs. Certains rosés, plus rares à l’époque.

Je n’ai pas retenu les noms des vins que nous goûtions, encore moins les cépages. J’ai davantage souvenance des repas et des desserts que mon père cuisinait les samedis ou dimanche après-midi, alors que ma mère travaillait à l’hôpital et que nous jouions nos parodies : lapin au vin blanc, côtelettes de porc à la moutarde forte, braisé de bœuf, soufflé au fromage, bananes flambées au cognac, poivrons garnis ou cigares au chou qui, eux, me faisaient retrousser le nez — et donc me valaient une assiette inachevée. Pénitence : pas de dessert.

J’avais évité le coin, mais une photo a immortalisé ma peine. Pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, et dont je ne cherche plus la réponse, mes parents adoraient me photographier lorsque je pleurais ou faisais ma petite princesse dramatique. Souvent, même, ils accentuaient mes drames d’enfant en me répétant que, plus tard, je verrais à quel point j’étais pleurnicharde.

Plusieurs autres photos de famille montrent pourtant ce que nous étions aussi : heureux. La plupart du temps, elles nous immortalisent autour de notre table familiale garnie, où trônait toujours une bouteille de vin. À travers ces neuf années dont je ne me rappelle que les quatre, cinq ou six dernières, on nous y voit souriants, parfois avec mon père, parfois avec ma mère, puisque l’un d’eux tenait l’appareil.

Puis, quelques mois après mon neuvième anniversaire, mon père est décédé d’un cancer fulgurant. Le flou qu’a laissé le drame s’est aussi invité dans les rares photos que prenait ensuite ma mère. Il n’y avait plus de vin sur notre table familiale. La joie avait été enterrée avec les cendres de notre père, et le goût du plaisir remplacé par du jus de fruits artificiel et des boissons gazeuses.

Le reste de mon enfance puis de mon adolescence s’est déroulé dans une sorte de dramatique quotidienne — mais cette fois bien réelle. Comme dans les téléromans que consommait ma mère pour fuir sa réalité de veuve, il y avait parfois des joies, des élans, du beau ; mais le plus souvent, il y avait absence. Absence de quelqu’un, absence de quelque chose : de mon père, et du goût du plaisir.

C’est peut-être ce que je recherche maintenant, quarante ans plus tard : le goût du plaisir et de la fête lorsque j’ouvre une bouteille pour goûter le vin. Son goût a changé, un peu plus acide, plus âpre, plus adulte, comme si le temps y avait laissé sa trace. Et pourtant, à chaque gorgée, je tente de retrouver cette étincelle d’autrefois, celle qui nous faisait sentir vivants et heureux.

Ce n’est pas à un être supérieur que j’ai demandé de m’accorder le courage de changer les choses que je dois changer, ni la sérénité d’accepter celles que je ne peux changer. Non : c’est en moi-même que je me suis réfugiée, et c’est là que j’ai puisé la sagesse de reconnaître la différence entre les deux — et le courage de ne pas renier ce que je crois juste.

Il m’a fallu cesser d’anesthésier mes sens pour en retrouver la base : voir clair, entendre la vérité, sentir la vie, goûter le réel, toucher le présent — et, dans cette demi-sobriété, entrevoir enfin la direction de ma propre existence.

Une fois seule, chez moi, lorsque je me verse un verre, je savoure lentement cette permission que je m’accorde : fuir un peu. Alors, l’espace d’un instant, je me crois légère, en contrôle, assumée — loin de celle que j’incarne chaque jour dans cette quotidienne professionnelle, maquillée de faux, où tout semble juste, où je tente de me produire sans faille.

Ici, dans le silence de mon refuge, je dépose le rôle et les artifices : je ne suis plus la fonction, mais simplement moi.

Et maintenant, je me demande : quelle est donc cette quête que je poursuis ?

Au-delà de ce goût du plaisir mort depuis longtemps, et que je sais ne plus pouvoir recréer, j’ai compris qu’il est possible de vivre le moment présent dans la joie sans avoir à me noyer complètement.

Juste en savourant lentement : jusqu’à la prochaine dernière goutte.

Le Château du bonheur

Voilà donc qu’une vulgaire pancarte d’agent immobilier avait été plantée devant ce que nous appelions jadis le Château du bonheur. Passage obligé après une série qui prend fin: Un genre de sitcom, mais pas tant dramatique ou comique. Juste la vie qui roule et qui avance et qui finit par se conclure par la fin d’un temps. D’une époque.

Le Château du bonheur était à vendre et il a rapidement été vendu.

Cette imposante maison, ce n’était pas chez moi, mais c’était devenu un refuge. Le mien. Un point d’ancrage solide, une balise précieuse dans ma vie d’adulte remplie de responsabilités, dans un voisinage fondé sur la confiance. Et de la confiance, il en fallait, lorsque je me suis installée à 237 pas de cette grande maison centenaire où demeuraient mes amis depuis qu’ils avaient déménagé du 2227.  Il fallait savoir respecter la vie de l’autre, faire preuve de bon sens : au minimum, prévenir qu’on arrivait d’ici peu, ou attendre le feu vert, ce petit signe qui disait : c’est bon, tu peux venir. À l’avant, sous l’icône de Sainte-Catherine, il y trônait une vieille chaudière d’érablière en métal, témoin muet de plus d’un siècle sur la route de la Nouvelle-France. C’est dans celle-ci qu’on y déposait ou on y prenait quelque chose, en passant.

Au compte ou au décompte, on pourrait y signaler des centaines de livres, des vêtements qu’on se prêtait, parfois des crèmes ou des lunettes oubliées. Mensuellement, c’était dans ce réceptacle que nous échangions Ouach!  nos cahiers où nous avons écrit durant près de 20 ans, amie meilleure et moi, nos états d’âme, à 4 mains et ce, jusqu’au numéro 51.

Le Château du bonheur, c’est une imposante maison peinte en jaune tournesol et où, depuis quelques mois, de nouveaux voisins en ont pris possession. Après que l’ami Jules l’ait vendu.

Il lui fallait bien s’en départir, puisque désormais, une semaine sur deux, tous ces espaces spacieux sur trois étages n’étaient pratiquement plus habités. Ceci, en raison d’une garde partagée et du fait que les enfants ne sont plus des enfants mais des adolescents ou de jeunes adultes. Les partys de jadis, achalandés, de près de 30 personnes divisées en 2 ou 3 gangs distincts – les Culs de plombs, les Patchoulis et autres collègues de bureau – n’avaient plus lieu. Il n’était plus justifié désormais que l’ami Jules continue d’entretenir cette forteresse seul puisqu’Amie meilleure était partie, en bons termes soit, mais pour de vrai et pour de bon. Nous avons continué à vivre en bons voisins, développé et solidifié notre amitié, lui et moi, en nous consolant du départ de celle qui a été sa femme durant 20 ans et ma meilleure amie durant plus de 25 ans.

Amie meilleure disait toujours, jadis, et en parlant des autres, qu’on a vues se disjoindre au travers nos 27 ans d’amitié, Ce n’est jamais beau une séparation et elle avait raison. Tellement que je le dis et le confirme aujourd’hui. Même lorsque la séparation, comme la leur, est parfaite, il y a toujours quelque chose qui écorche, frappe et tue, qui laisse une égratignure sur la surface qui brillait pourtant avant.

J’ai quelques regrets dans ma vie, mais un seul grand remords: celui de ne pas avoir été à la hauteur de notre amitié à elle et moi lors de cette séparation.

Depuis, c’est un deuil qui suit son cours.

Soit, le temps a passé, depuis ce jeudi soir de décembre, où à la veille du congé de Noël, j’ai annoncé à Amie meilleure que je me retirais sur la voie d’accotement puisque je ne la comprenais plus dans ses choix, ses désirs d’aventures et d’expériences. Non, je ne la comprenais plus et oui, je la jugeais. Je ne comprenais pas pourquoi elle quittait cette vie maritale, ce confort, cet amour, malgré certains différends parce qu’elle voulait aller voir et vivre ailleurs ce qu’elle disait être véritablement.

Dans mon intensité, dans mon entièreté, j’ai fortement réagi. Colère, mots forts et dures à son endroit: on ne parle pas comme ça, à sa meilleure amie, non. Même si elle vous connaît depuis plus de 25 ans, qu’elle sait d’où vous venez soit un milieu familial où il y avait une certaine violence dans les mots d’amour.  Il y a des limites à excuser et à passer par-dessus tout parce que les fils dans ma tête de linotte se touchent quand j’ai de la peine.

Oui, j’avais de la peine de voir mes deux meilleurs amis, mes voisins, se séparer. Pourtant, comme chacun d’eux me l’a dit et répété ad nauseam : ceci ne me concernait pas. Je ne faisais pas partie de leur choix, de leurs discussions. Mon rôle, s’il en était un, était d’écouter, de consoler, peut-être à certains égards, à conseiller mais je n’avais pas à réagir. Mon opinion ne pesait pas dans la balance. Même si je me sentais comme une adolescente devant ses deux parents qui annoncent leur divorce, mon immaturité n’était pas la bienvenue. Ils avaient autre chose à faire, à vivre: se séparer de leur cœur et de leur corps, cet amour qui était maintenant ailleurs ou différent.

Le Château du bonheur demeure là, à côté, dans mon voisinage et c’est une famille française qui a élu domicile depuis le départ de Jules. Parfois, le soir, lorsque je passe devant, sur la route bucolique de la Nouvelle-France, c’est la nostalgie qui me fait regarder dans les fenêtres ce qui doit s’y vivre désormais: une autre vie de famille. Tout a été repeint en blanc, sobre. Sans le savoir, ils ont tout remis à zéro, à la base, et ce, dans une sorte de pureté du renouveau. Je ne fais plus les 237 pas pour aller y boire du vin et réinventer le monde ou y raconter mes derniers échecs amoureux ou professionnels.

En fait, je n’ai plus personne à qui raconter quoi que ce soit.

The Speaker

Il est chargé comme un mulet: comme s’il voulait que le monde entier voie quelque chose. Qu’il travaille fort, qu’il est occupé. Qu’il est important, qu’il est utile. Qu’il est reconnu.

Parce qu’il veut être reconnu et surtout, il veut être vu.

Lorsqu’on le voit ou qu’on le croise, on remarque sa bouille sympathique. Un éternel sourire orne son visage. Derrière ses lunettes, ses yeux brillent tout le temps. Il est élégant et aborde un style british juste assez éclatant, voire parfois excentrique. C’est lorsqu’il se déplace qu’on remarque justement comment il est chargé comme un mulet : ses bras, ses épaules et ses mains sont occupés par tous ses sacs de transport que ce soit pour le travail ou pour le sport qu’il fait rigoureusement tous les midis. Dans sa main droite, il tient son cellulaire et de la gauche, son café et sa carte d’accès.

À défaut de pouvoir utiliser ses mains et ses bras, il salue les gens sur son passage avec beaucoup d’enthousiasme dans sa voix et où on perçoit une guirlande de notes musicales. Il semble s’intéresser à autrui : comme s’il s’entraînait de manière cognitive à retenir et consigner dans sa mémoire des faits de tout ordre de tous ces gens qui croisent son chemin. Ces derniers n’y voient rien ou ne le devinent pas puisqu’ils sont à la fois saisis et honorés qu’il les salue et se souvienne d’eux au détail près.

Il est quasi impossible de ne pas être charmé par cet homme. Comment ne pas être enfumé devant tant de charisme et d’inspiration provoquée à sa seule vue? Ce personnage mi-quarantenaire est important parce qu’il occupe un poste d’envergure en raison de ses habiletés remarquables. C’est un émérite oui et il est sollicité en raison non seulement de ses compétences professionnelles, mais également pour son côté rassembleur qui mobilise les troupes lorsqu’il est temps de livrer quelque chose. Il les divertit avec de mots d’encouragement, des courriels de remerciements où il place une petite animation filmée de lui en train de danser, une de ses activités favorites. Il est partout parce qu’il se sent concerné par tous les dossiers, les chantiers et on lui laisse prendre sa place. D’aucuns pourraient dire qu’il s’impose, mais jamais n’oseront-ils l’affirmer, puisqu’ils ne voudraient pas être dans la minorité.

Pourtant, certains observateurs voudront aller plus loin. S’intéresser à lui, en profondeur, s’y attarder en plongeant sous la surface de cette image projetée est de l’ordre de la curiosité. Puisqu’il recherche l’attention, on présume qu’il sera flatté qu’on lui en porte. Effectivement, il se prête facilement au jeu des questions et en mets encore plus que le client en demande. Il ne faut pas être surpris tant de ses longues réponses exhaustives ni de constater qu’il n’est pas aisé avec le silence. On pénètre alors dans un univers tout aussi chargé que ses membres occupés de tant de bagages. En peu de temps, au fil de quelques rencontres, on sent qu’il s’accroche et qu’il a déjà envahi votre espace. Insidieusement, quelque chose s’y émisse : Il s’impose véritablement. Sans que nous nous en rendions compte, nous voilà engagés dans une voie où il faut s’occuper que de lui. De ses besoins, de ce qu’il est devenu à force de discipline, de devoir.

Les habitués à l’activité qu’est l’observation des gens, de moindres détails peuvent alors la voir : cette toute petite ficelle qui dépasse et sur laquelle nous pourrions tirer et découdre chacun de ses rangs tissés ou tricotés. C’est encore la curiosité qui nous amène à agir, à tirer sur ladite ficelle et voilà qu’on découvre sa véritable identité.

Sous la première couche, il y a de l’anxiété. Maladive et sournoise, elle fait de lui un souverain dans son quotidien personnel. Il est comme un horloger obsédé par le mouvement précis des aiguilles, surveillant chaque détail, chaque tic, chaque geste autour de lui. Ses pensées tourbillonnent sans fin, tissées de scénarios catastrophes, d’incertitudes qui le tiennent en laisse. Rien ou presque n’est laissé au hasard parce qu’il tient à entretenir ce personnage qu’il est et, pour ce faire, il doit tout, ou presque, prévoir. Il n’y a pas de place à l’improvisation, sinon, c’est à son propre risque. Tentant de contrôler tout, de l’ordre de ses affaires à la manière dont il parle, évitant chaque approximation, chaque surprise. L’angoisse de l’incontrôlable le mine, mais il refuse de la laisser se voir. Il est son pire ennemi, puisque son côté exubérant frôlant l’histrionique, combiné à un sens de l’humour avec répartie le mets à risque de parfois en dire trop ou de faire des révélations qui peuvent mettre mal à l’aise. Bien qu’on lui pardonne tout, ceci peut pourtant entraîner chez lui de l’insomnie.

C’est un hypersensible qui peut être rapidement foudroyé à la minute où quelque chose n’entre pas dans son cadre. Il demeure calme, soit, en apparence. Mais à l’ombre des regards, caché loin de ses admirateurs, il peut exploser et se mettre à pleurer comme l’enfant qu’il était, jadis. Ce petit garçon rond, aux joues rebondies comme des pommes mûres, qui se traînait dans la cour de récréation comme un nuage encombrant. Chaque pas semblait une tentative maladroite de fuir l’ombre de ses propres imperfections. Les autres enfants se moquaient de ses gestes hésitants, de son rire trop bruyant, de ses vêtements toujours un peu trop justes sur ce corps ingrat et ballonné. Il passait ses journées à regarder, à espérer, à vouloir se joindre à l’assemblée, mais il restait toujours à l’écart, invisible dans son désir d’être accepté, tout en étant la cible des rires sournois qui fendaient l’air autour de lui. Ses rêves, eux, étaient les seuls à lui appartenir, noyés dans une solitude qu’il portait comme une vieille écharpe décolorée.

Un jour, las d’être effacé, ignoré ou laissé de côté, à la fois par le regard des autres et par sa propre perception, il s’est réinventé. Il est devenu quelqu’un d’autre. Il était alors un jeune adulte.  Enfin, dans les corridors du collège, les salles de cours ou les événements, on allait vers lui et on le reconnaissait. Dès lors, il a voulu être partout, dans tous les rassemblements nécessaires ou mondains. C’est l’invisibilité de son enfance puis de son adolescence qui a semé en lui cette exubérance qui a explosé une fois qu’il a été apprécié puis reconnu.

Cette réinvention avait donné vie à l’homme d’aujourd’hui, celui qui est chargé comme un mulet.

Il fuit, il se fuit. Il a peur de lui-même, de ce qu’il pourrait découvrir à son propre sujet, il a peur de ce qu’il est. Dans le tumulte d’une vie façonnée par les attentes d’autrui, l’homme chargé comme un mulet se tient, silhouette imposante, mais l’ombre de son être véritable semble se dissoudre dans l’air ambiant. Chaque jour, il revêt le costume d’un homme sûr de lui, souriant et charismatique, un personnage que ses collègues semblent admirer, mais, derrière ce masque se cache un cœur en proie à l’angoisse.

Bien qu’il ait appris à dissimuler ses véritables émotions, à étouffer ses désirs pour plaire à tous, ces derniers ne voient en lui qu’un reflet de leurs propres aspirations. Cette adaptation excessive, ce besoin de répondre aux attentes l’a conduit à une déconnexion douloureuse de son soi authentique, créant un gouffre entre l’image qu’il projette et la mélancolie qui l’habite. Les rires qu’il partage avec ses collègues résonnent comme des échos vides, tandis qu’en lui, un sentiment de vide grandit. Une confusion identitaire le laisse souvent perdu dans ses pensées. Prisonnier de son faux-self, il se débat dans un labyrinthe d’angoisse en fuyant la solitude, cherchant désespérément à concilier l’homme qu’il est censé être et celui qu’il rêve d’être.

À force de tirer sur la ficelle, de découvrir chacune des couches qui l’enrobent depuis presque toujours, nous voilà ensevelis et inquiets d’une chose : Sera-t-il en mesure de se poser un jour et de retrouver son identité?

Toi

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché.

Ta surface, en apparence bâtie sur du roc, qui fonce pis qui défonce des murs.

Qui ouvre des portes sans toujours sonner.

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché. qu’on aime ou qu’on n’aime pas.

Ta carapace qui arrange ou qui dérange.

Qui sourit et pis rit.

L’hiver ne craque plus en-dessous de tes bottines. Le froid ne fouette plus ta peau qui frippe depuis ta quarantaine. Le cheveu est moins soyeux à force de cacher le gris. Ton corps change et ramolli. Tu le sais que tu n’es plus une première fraîcheur. Tu es mûre dans ta tête et tu as fait tes preuves. Tu le sais mais, tu restes humble. 

N’en demeure pas moins que l’Homme te regarde moins. Ta vanité et ta coquetterie sont mises à l’épreuve. Tu essaies de te convaincre jour après jour devant ta glace que ce que tu veux que l’autre, l’Homme, retienne de toi, c’est ton discours, ton attitude, tes convictions. Qu’il accroche à ton côté drôle, un brin lunatique, pas castrante pour 5 cennes pis qui fait bien à manger. 

Oui, il te trouve belle, jolie. Il apprécie tes petits seins, ton cul juste assez hispanique. Il comprend le mou de ton bas ventre laissé en souvenir par tes deux grossesses et le petit chemin de vergetures cahoteux sur la cellulite sur tes hanches quand tu es nue. 

Tu n’es pas juste un objet de désirs. Tu es une femme, entière. Susceptible, des fois sombre, des fois euphorique. Tu te méfies de toi d’abord, des autres aussi mais, ensuite. 

Ton image, ta caricature, ton personnage qui avance dans la vie, qui a grimpé les échelons pis les échelles pour se frayer un chemin jusqu’à une situation normale avec le petit confort qui vient avec. Une convention qui rends les choses acceptables et qui entérine la justification d’un salaire qui fond quand vient le temps de remplir tes obligations de mère, de devoir d’aliment de ton enfant élevé seule, sans aide ou sinon si peu puisque par charité, tu épargnes le père qui a eut souvent des ennuis. On salue ta bonté mais on questionne ta bonnassitude: que répondre d’autre que tu sais trop bien que la paix a un prix, soit celui de l’indépendance souvent financière?  Quitte parfois à devoir mettre à crédit des bonheurs passagers pour avoir l’impression d’avoir un pouvoir d’achat, égoïste et coquet. 

Les gens te déçoivent par leur manque de sincérité, de transparence. Pourtant, ils sont comme toi: ils veulent être bien, être heureux et être à tous les temps de conjugaison. 

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché qui a franchit la fin de ses 49 derniers hivers, la fin des vingt-quatre derniers mois, qui ont été teintés de deuils, de revers et de nouveaux départs et, à la limite, de la survie tranquille d’une fille qui veut demeurer libre.

Toi, avec ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché, je t’en conjure: ferme-les yeux et prends un grand respire en comptant jusqu’à 5. Oui et relâche-le en faisant le décompte en partant de 10. Pareil comme Bowie dans Space Oddity, fais-toi un décompte dans ta tête et pars ailleurs dans tes pensées, là où tu es souveraine. 

Lorsque tu auras atteint de nouveau ce qu’on nomme paix, tu pourras alors tenter d’y rester et ne plus en repartir. Mais oui, reste indulgente envers toi, s’il-te-plaît: ça arrive, oui, des incartades. 

La curiosité n’a jamais tué personne: elle l’a seulement enrichie.  

Pâques: Le miracle de la Pentecôte en pleine crémaillère

L’évier de la cuisine coulait. Il y avait une fuite.

Bien que je ne sois pas du tout plombière, j’ai été vérifier si ça coulait aussi en bas, au sous-sol. Puis, je suis remonté.

J’ai annoncé la chose tout bonnement aux gens présents à ce party de crémaillère : ça coule aussi en bas, il y a manifestement une fuite.

Je crois que les convives ont accueilli mon annonce comme lorsqu’on informe que le gars d’Amazone vient de livrer le dernier achat à la porte: à titre informatif, pour ceux que ça intéresse. Ça n’intéressait personne. Il y avait beaucoup de monde. Trop de monde. L’annonce n’a donc pas tant fait réagir, même l’hôtesse des festivités. Il faut dire que tous et toutes étaient festifs et heureux de se voir ou de se revoir.

Normal: le printemps postpandémie donnait tellement des envies de côtoyer des gens différents que nos habituels quatre murs. Moi-même, je m’étais laissée tentée d’enfin sortir de mon logis, de rencontrer des êtres humains. C’était presque chouette. Mais il y avait une fuite sous l’évier de la cuisine, il fallait réagir et faire quelque chose. Autrement, cette maison tout juste fraîchement construite allait connaître un premier dégât d’eau précoce.

Le seul qui a réagi, qui s’est levé et qui a pris le chemin vers le sous-sol, c’est Lui.

Les flots avaient improvisé une glissade dans les marches de l’escalier, tout en foutant un parfait bordel au sous-sol : Lui, il a savamment traversé le tout dans un calme quasi olympien, habitué de gérer trop d’enfants. Il a probablement constaté la même fuite que moi, soit à l’endroit correspondant à la sortie de l’évier de la cuisine, à l’étage au-dessus. Facile. Puisqu’il avait participé à la construction de la maison, il savait vers où aller pour trouver dans un recoin, l’endroit où se range le coffre à outils de l’hôtesse puisqu’il avait en main une clé anglaise en remontant la glissade improvisée sur un matelas de lit simple.

Bref.

Voilà: Pendant que tout le monde bouffait des appetizers, buvait du vin ou autres alcools, Lui s’est mis à la tâche pour réparer la fuite.

Et il était beau à regarder. Je me retenais à deux mains de me mettre à genoux, à côté de Lui pour regarder ce qu’il faisait. Et j’avais encore davantage de retenue pour lui demander en détail ce qu’il faisait, ne serait-ce que pour comprendre et apprendre comment réparer une fuite impromptue.

Il a observé le dessous de l’évier de cuisine, a tâté le tout, tourné la clé anglaise avec une précision agile, et ce, sans faire de grimace. Sa moue était sérieuse : quelque chose semblait briller dans ses yeux. Il était à l’aise agenouillé devant la plomberie.

Honnêtement, ça a été le premier plus beau moment de la soirée. Par la suite, nous avons occupé le banc à la table de l’hôtesse, devant les deux pizzas géantes qui refroidissaient et qui disparaissaient, pointe par pointe, au fur et à mesure que la soirée avançait au même rythme que les convives s’enivraient et improvisaient une piste de danse dans le salon. Les beaux moments à cette table se sont succédé: il a répondu à mes interrogations à savoir s’il était un scout : toujours prêt à se rendre utile et habile. Il semble que oui, qu’il a ce don.

Comme il avait le don de la conversation, puisque nous avons parlé de tout, de musique surtout. De lecture aussi. De la vie avec un grand V, tout ça en commentant les danseurs dans le salon.

Il était très drôle. Plein d’esprit et ce, avec un beau sens de la répartie.

Une sorte de dôme semblait s’être érigé autour de nous, à cette table. Un abri où une lumière émanait et faisait ressusciter quelque chose qui était mort quelque part, à travers les 25 dernières années, à travers tous les mois lourds de pandémie et de confinement. Pour une fois, depuis longtemps et pour de vrai, le printemps livrait ses promesses. Quelque chose bourgeonnait, éclatait de vivant. Il y avait belle lurette que j’avais senti mon cœur battre au bon rythme: celui où il est rassurant de confirmer qu’on n’est pas encore mort, passé quarante-cinq ans et près de la cinquantaine menaçante. Après les revers, les échecs, les peines et les consolidations de dettes tant financières que relationnelles. Comme si la survie nous avait gardé vivant artificiellement.

Je me sentais juste assez fraisée, mais suffisamment lucide pour savourer le moment qui se déroulait. Un peu comme lorsqu’on goûte pour la première fois depuis longtemps un fruit qu’on aime, mais qu’on ne s’offre pas: on mord dedans, le croque à pleines dents, laissant les jus et toutes ses saveurs envahir notre bouche tout entière. Oui, comme une fraise de l’île à Félix. Cueillie en début juillet, au soleil, à même le champ et qu’on mange en deux parties pour prolonger le plaisir. J’étais fraisée, oui, mais assez responsable pour ne pas prendre le volant. Il m’a offert un lift jusque chez moi.

Je ne sais pas si c’était tant à cause du vin ou du fait que ce soir-là, je me sentais comme si un chevreuil dans le Parc m’était rentré dedans, mais une fois devant ma porte, je lui ai simplement souhaité une bonne nuit et je l’ai remercié pour le lift, sans tenter de l’embrasser.

Je me suis sagement mis au lit après m’être démaquillé et débarrassé de mes habituels costumes, ce que j’appelle ma caricature. Il était tard : quelque part dans la nuit, j’étais tout d’un coup une Barbra Streisand beuglant son état de femme en amour se faisait soulever de terre, à bout de bras, par un Patrick Swayze, dans un élan de danse lascive.  Oui, j’étais définitivement saoule et ridicule, mais je me suis probablement endormie avec un sourire niais, béat, candide.

Depuis, je n’attends pas: je laisse juste le temps passer avec un sourire en coin, discret.

Autant que possible.

Lettre à l’Homme habillé en kaki

Sir,

Parce que je sais, avec une quasi-certitude, que malgré toute votre dichotomie, votre personnage bâti et tissé de mensonges et qui recherche l’attention à travers un auditoire virtuel, je sais oui, que vous êtes un homme bon.

Tout de même.

Les échos qui sont venus à ma personne n’allaient malheureusement pas en ce sens. À ce sujet, j’irais d’une simple recommandation en tant que sage, si vous me le permettez : méfiez-vous des gens autour de vous dans le réel comme dans le virtuel, parce que plusieurs d’entre eux se plaisent à vous trahir et à médire à propos de votre ridicule impression de mobilisation, décriant plutôt une forme de polarisation, frôlant la dictature. Sachez que sur ce point, je tentais de nuancer leurs jugements, cherchant à les convaincre plutôt de faire dans l’aquarelle, en diluant et en versant de l’eau dans le vin. Je les invitais même et surtout à excuser votre fébrilité à vouloir faire bouger les choses. À vouloir faire la différence.

Parce que je sais, je vous le rappelle, que vous êtes un homme bon.

Tout de même.

Je citerais, dans un premier temps, l’auteur Jean Barbe à propos de l’engagement :

(…) On ne peut pas toujours chialer. On ne peut pas toujours dire des autres qu’ils ont tort : on ressent un jour la nécessité de proposer quelque chose d’utile. Certains se font un métier de toujours rester sur la ligne de touche, de critiquer; on se demande comment ils font. Qu’auront-ils accompli au dernier jour de leur vie? Certains d’entre nous veulent agir plutôt que réagir. Et les difficultés commencent là.

Agir, c’est s’engager, inexorablement. Ouvrir une porte, c’est laisser les autres fermées. Il y a des conséquences, des inconnues dans l’équation. Alors on devient prudent, on soupèse, on réfléchit, on nuance. On se retrouve englué non pas par la complexité du monde, mais par notre conscience de sa complexité. On a l’impression de ne plus bouger, tellement on prend de temps à réfléchir. (…)

Et vous, Sir, réfléchissez-vous? Vous sentez-vous véritablement engagé dans quelque chose?

Sachez que même la plus parfaite des maîtresses demeure une femme, et ce, dans toute sa singularité. De celle-ci, elle aime à se faire croire qu’elle est unique aux yeux de celui à qui elle donne son temps, son écoute et surtout, son corps.

Bénissez la vie, tous les jours, que je ne sois pas une femme commune et semblable à la plupart de mes contemporaines et qui, de ce fait, tenterait de briser ce qui vous est cher, ce qui est votre refuge, c’est-à-dire votre famille. Je vous souhaite, sincèrement, que les échos qui me sont parvenus n’arrivent ni aux yeux ni aux oreilles de celle que vous appelez votre douce. Ces échos, parvenant de ceux que j’appelle vos traîtres et dont je ne connaissais pas le lien commun avec vous, m’ont profondément déçu. Voire même, ont blessé mon amour-propre. Je vous rassure : je ne serai jamais celle qui confirmerait quoi que ce soit, non. Parce que, moi, je ne suis pas une traîtresse.

Pour la simple et bonne raison que je suis de connivence avec vous, en quelque sorte, de par le fait que grâce à vous, j’ai pu me réconcilier avec mon corps, ma sexualité et ainsi y mettre un terme, une fin de carrière. Voilà. Vous me voyez donc heureuse que vous ayez apprécié la lecture de ce roman qui peut dépeindre, en quelque sorte, un pan, un passage de ma propre vie plus ou moins glorieux, voire caché. Mais que je ne renie pas.

Quoi qu’il en soit, ce sera à vous, désormais, de porter la croix et d’avoir l’épée au-dessus de votre tête : cette arme qui, au fil du temps vous apprendra, tout comme moi, que le silence est d’or, que l’esprit est bien plus fort que l’apparence, que les grands discours, brefs, plus fort que le paraître, qui tente de vous faire croire que vous êtes
« puissant ».

Tout de même.

Je ne vous veux pas de mal : je ne vous souhaite pas de malheur. Je vous souhaite davantage de paix, de vous retrouver vous, en tant qu’homme et de vous saisir de cette opportunité que peut-être vous offre cette simple réponse à votre retour sur prêt (le livre) pour enfin faire une véritable introspection.

Parce que je vous le répète : je sais avec une quasi-certitude que malgré tout, vous êtes un homme bon.

En conclusion, je vous prie de ne plus jamais m’appeler mademoiselle: parce que vous appelez toutes les autres ainsi. Moi, je crois mériter le titre de première Dame de votre intimité. De ce fait, si jamais vous me recroisez et que vous avez le courage de me saluer, appelez-moi Madame.

Je vous prie d’agréer, Sir, mes sentiments les plus sincères,

trouver le sommeil

Je ne savais pas comment expliquer la chose. Je ne dormais plus. Enfin, je ne dormais pas à satiété, pas de manière à être suffisamment fonctionnel le jour venu. Faut dire qu’une fois ce dernier arrivé, je sacrais après le cadran qui sonnait. Oui, avec des mots de L’Église et des jurons à saveurs scatologiques. Quand les premières notes de la chanson choisie pour me servir de réveil sonnaient, je sentais déjà l’angoisse me gagner : il allait falloir que je me lève, que je me déguise de minutes en minutes dans l’heure qui allait suivre. Puis, dans la demie-heure. Parce que l’heure devenait «demie- heure» par le geste de snoozer… vous savez, ce geste là qu’est de poser le doigt sur le bouton de la prolongation d’un sommeil plus que léger. Voilà : j’utilise un verbe qui n’existe pas pour expliquer mon insomnie.

Quelques jours se sont transformés en semaines. Puis, en mois. Après deux ans, j’ai décidé d’agir. Je me suis rendue chez le médecin. Ce dernier, pas très penché sur la prescription, a fini par me référé au yoga. Avant, il y a eu l’épisode du somnifère temporaire qui m’a assommé, préalablement ordonné par mon soignant mais qui ne devait pas devenir dépendance. Le médecin autant que le médicament prescrit. Aussi, il a laissé entendre qu’une bonne psychothérapie m’allait être utile. Soit : je me suis procuré un aidant de l’âme. Un psychologue gentil mais qui a fermé sa clinique pour lui-même traiter son angoisse et son mal de vivre : j’ai toujours admiré ça, moi, les gens qui ne se donnent pas à moitié dans leur profession. Finalement, donc, le yoga.  Je me suis retrouvé dans une salle semi chauffée, tout de stretch habillé, à faire des salutations au soleil, des mudras et des cobras mais rien ne m’a apporté le sommeil. Faut dire que je ne suis pas un type souple. J’avais l’impression d’avantage de me couvrir de ridicule que de zennitude. Les femmes présentes et jolies dans leurs pantalons colorés qui laissant entrevoir leurs formes et leur féminité, riaient de moi et les quelques rares hommes présents me faisaient des façons. J’étais mal à l’aise parce que je ne savais pas comment leur faire comprendre que je n’étais pas dans leur équipe. Une autre chose à penser avant de tenter de m’endormir.

Pendant tout ce temps, non, je ne dormais pas. J’avais le teint verdâtre, la poche sous l’œil et je commençais à gonflé. Rien pour améliorer mon sex-appeal.

C’est Georgette au yoga, ma seule complice si on puisse dire, qui m’a parlé de cette huitième merveille du monde qu’est le Chlorure de magnésium. La plus belle trouvaille après le pain multi grains. Elle se faisait des cures de ce produit en version liquide. Elle m’a tendue, après la troisième séance, un papier jaune où il était écrit le produit et le nom d’une épicerie d’aliments naturels.

«Ils ont une belle variété de plats végétariens aussi. Je te conseille leur taboulé marocain : il a des vertus dépuratives…» m’a-t-elle dit avec un clin d’œil. Tiens, pourquoi pas ? Une fois rendu là, je cesserais peut-être d’utiliser si abondamment des mots fécaux en tapant sur mon cadran ?

C’était un samedi tellement ordinaire le jour où je me suis retrouvé là, con, au milieu de ce magasin – épicerie de choses dites naturelles. Je ne m’y sentais pas du tout à l’aise. Mais c’était moins pire que celui que je vivais au yoga. Enfin, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis dirigé vers une dame très naturelle : à preuve, elle ne s’épilait pas la moustache mais se la teignait en blond pour aider un peu l’ingrat de sa pilosité de monopausée. Ses cheveux, gras, étaient habilement séparés au centre de sa tête qui elle, était ornée d’un cerceau de quelque chose qui imitait le bois. Ses lunettes en écailles de tortue lui tombaient évidemment sur le bout du nez. Elle crayonnait quelque chose sur une tablette qu’elle devait ranger dans une des poches de son tablier de commis où on pouvait y lire son petit nom : «Réjeanne».

«Bonjour…» me dit-elle en détournant son regard vers moi qui se trouvait maintenant à sa hauteur. «Je peux vous aider monsieur ?» poursuit-elle.

«Oui… je cherche ce produit. » lui répondis-je en lui tendant le petit papier jaune de Georgette.

Elle la reconnu puisqu’elle a souri.

«Je vois qu’il y a de bonnes personnes autour de vous… suivez-moi.»

Nous avons marché à peine quelques pas. Faut dire que ce n’est pas très grand une épicerie de produits naturels. J’imagine que les grandes surfaces réussissent leur mission de nous waltdysinifier la vie avec des allées larges de plaisirs coupables et nous y font errer puis revenir de semaines en semaines. Dans ce commerce, tout y était petit, empaqueté intelligemment et écologiquement. La bouteille avec la potion miracle, elle, ne ressemblait en rien à une bouteille glamour de cola ou de balsamique raffiné.

«Tenez. C’est ça ici. Suivez à la lettre les indications.» me dit-elle en me tendant la petite bouteille rose et jaune et blanche étiquetée à 10,99, plus taxes, je le savais déjà. Parce que le naturel revient rapidement et au galop s’il-vous-plaît. Et c’est dans la nature de notre soit disant pays de nous taxer pour notre bien.

Alors que nous écoulions les cruelles secondes où le terminal d’un mouvement coopératif bancaire approuvait la transaction, Réjeanne a fini par quitter du regard l’écran de la caisse improvisée à partir d’un vieux IBM et m’a demandé tout de go :

«C’est pour mieux dormir le Chlorure de magnésium ? »

Je n’ai pas su répondre promptement. Alors elle a insisté :

«J’ai l’air de rien de même mais je sais vous reconnaître vous, ceux qui sont désespérés et qui cherchent le miracle dans les aliments naturels. Vous avez probablement tout essayé : le somnifère, la mélatonine, le lait chaud… le yoga puisque c’est Georgette qui vous a référé ici. En tout cas, je vous dis ça de même là mais c’est pas juste le Chlorure de magnésium qui va vous faire dormir. Non monsieur : une bonne purgation de votre mental, des gens négatifs autour de vous va vous faire du bien… »

«Purgation…?» répétais-je en me disant que tout était relié aux intestins dans ce manque de sommeil.

«Oui monsieur : le monde qui vous font chier mais qui vous constipe la liberté d’être bien…z’êtes bélier ?»

«Euh non… poisson.»

«C’est ce que je me disais… » Affirma –t- elle en pliant la facture pour la déposer dans le sac en fausse jute. Elle avait l’air convaincu puisqu’elle s’est mise à secouer la tête de manière affirmative. De quoi, je ne savais pas.

Me constiper la liberté. J’avoue : j’étais sonné. À ce moment précis, je me suis entendu me dire que tout le monde me faisait chier mais pas constiper. Non. Je partais en marchant à reculons mais elle rajouta encore :

«Les poissons vous prenez toute, toute, toute sur vos épaules pis en plus, vous prenez toujours ça personnel. Je vous le dis, moi : une bonne purgation de votre mental, faites le ménage! Changer de job, s’il le faut… Combiné au Chlorure, z’allez bien dormir comme un beubé, les poings fermés mais cette fois, pour la bonne raison… Au revoir : à la prochaine, monsieur…»

Je suis sorti de la boutique avec mon teint vert, la face en point d’interrogation. Avec mon manteau brun, j’avoue, je devais annoncer le printemps. Ne manquait plus que les bougeons.

Peut-être en germeraient-ils puisqu’elle avait semée une graine, Réjeanne la patchouli, avec ses conseils à dix quatre-vingt –dix-neuf.

Free falling…

« (…) Alphafoetoprotéine qu’on appelle  l’AFP est une protéine qui n’est normalement produite que par le fœtus au cours de son développement. Chez les adultes, il peut servir de marqueur tumoral, bref, de cancer. Si on trouve des taux élevés d’AFP dans le liquide amniotique, il peut indiquer un trouble du développement chez le bébé. C’est surtout ce cas, pour le moment, qui nous intéresse. Un test génétique est, en principe, de mise. Si le «screening» est positif… eh bien voilà, on devra vous accoucher de votre enfant. En fait, il mourra, c’est certain d’ici la fin de la gestation. Madame, votre grossesse se terminera ici. Enfin, vous devriez la terminer à ce stade ci autrement, il y aura mort de l’enfant, indubitablement. »

Lorsque le diagnostique a été prononcé, j’ai sentie que le sol bougeait. Le généticien, dans son rôle d’annonceur de mauvaises nouvelles, était blême sous les néons. Je n’avais pas bon teint, moi non plus : la grossesse ne m’a jamais donnée la mine radieuse promise dans les grands livres savants de maternité. Alors que là, maintenant, le sol bougeait, la nausée m’a prise et l’envie de m’étendre me pressait. Puis, je me suis ressaisie. Encore un peu et oups ! J’éclatai en sanglots. Je ne sais pas pourquoi, encore. Je ne sais pas si c’était parce que j’avais véritablement de la peine ou si c’était simplement que j’avais peur d’aller accoucher, encore. Encore, oui, mais d’un enfant qui ne naîtrerait pas, non : qui serait condamné à mort.

Le matin de ce qui est convenue d’appeler « le jour de sa naissance », il y avait un soleil laiteux dehors. Le personnel infirmier m’attendait, on dirait. Les infirmières se sont toutes tuent et une d’entre elles m’a prise en charge. Doucement, simplement, elle m’a expliqué ce qui allait se produire. Des technicalités enrobées d’humanisme qui m’auront réconfortée le temps d’enfiller la jaquette d’hôpital et de m’étendre sur le lit qui allait être mon refuge, le temps qu’il faudrait que ça dure.

L’attente était ni interminable, ni comptable : c’était simplement qu’il fallait passer le temps. Je m’étais armée. Comme je m’arme à chaque fois où je sens que le malheur tout entier allait me froudroyer et que le mal de vivre allait tapisser mes jours pour un temps.  Le temps imprécis d’un deuil. Un calme fou, quasi olympien soit celui de l’athlète qui va sauter, m’envahit à chaque fois. Une brûlure se fait sentir et me fait courber l’échine : je me soumets complètement à la douleur. Le père de mon fils est entré dans un mutisme complet et a partagé l’attente avec moi, assis, dans sa chaise inconfortable. Nous ne nous sommes pas parlé sinon, peu. Il savait ce qui allait se produire, je le sentais. Je ne voulais pas qu’il me parle de ce qu’il savait parce que je l’aurais nié.

Les heures ont passées, longues, pénibles, dans ce décor où une sorte de brume tapissait l’atmosphère. Le jour a passé puis est tombé. Un coucher de soleil est mort sur les édifices entourant l’hôpital. Il n’avait pas fait beau de toute la journée sauf en fin d’après-midi. Étrangement.

Puis la nuit est lentement arrivée, faisant émerger la brunante toujours trop brève. Et mon second fils.

Lorsqu’il a glissé de mes entrailles, malgré l’épidurale, j’ai sentie sa vie, minuscule partir. Je vous jure sur la tête de mon premier fils que je l’ai sentie vivant jusque là. Quelque chose est mort, une autre fois, en moi, depuis.

On m’a remis des photos de lui, ce petit garçon formé, entier. Parce qu’il fallait que je le vois pour entamer le deuil parraît-il. En effet : j’avais vue le corps de mon père, entrevue celui de mon frère jadis décédés alors il était logique que je vois celui de mon second fils. Je me questionnais à savoir comment faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas quelqu’un ? Comment ou à quoi s’accrocher ? Le temps qu’il aura été vivant, enfin, là, en moi, je n’en ai pas de souvenirs. En fait, je n’en ai pas de bons ou de marquants de bonheur et je m’en sens coupable. Pourtant, je le voulais ce second enfant, je le désirais. Nous, son père et moi, nous étions mis à la tâche en souhaitant que ce soit un bébé aussi joli et facile que son frère ainé. Je savais, dès le moment où j’ai su que j’étais enceinte, ce qui m’attendait dans les prochains mois. Ce que mon corps allait subir, cette fatigue omni-présente qui vous scie le bonheur de juste vivre. Parce que c’est l’ultime sacrifice que de donner la vie : de se rendre jusqu’au bout de l’exercice est formateur, oui mais de se donner, entière, à l’être à venir, qui arrive puis qui part et se détache de toi de jour en jour sera encore plus entier. Donner la vie, c’est se donner peur pour le reste de ses jours. Dépendemment comment tu gères la peur, ça sera une sorte d’indicateur à savoir si tu es ou pas une bonne mère mais ça, tu ne le sauras que plus tard.

 

Ce qui devait être une naissance s’est transformée en décès. Le lugubre du funéraire s’est emparé de l’évènement. Au lieu que tout soit en rose ou en bleu poudre, c’est devant un massif bureau de directeur funéraire de couleur érable que je me suis retrouvée à signer des papiers pour disposer de ce minuscule corps. À la question « Comment ne nommera-t-il ? » je sais que ça en auraient choqués certaines ou fondrent en larmes d’autres. Moi, j’ai gardé mon regard vide, mon applomb et j’ai répondue « Sean, ce qui signifie Jean en irlandais » comme nous aurions due l’expliquer à son éventuel baptême. Mais comme je me suis sentie en rogne avec Dieu, je n’ai pas insisté pour qu’on le fasse bénir. De toute manière, n’était-il pas déjà un ange ?

Jack, l’éventreur de coeur

Elle en est à terminer la vaisselle. Il s’occupe à ranger ce qu’il reste du repas. Vue de l’extérieur, ils pourraient passer pour un couple.

Ce n’est pas le cas.

C’est un premier rancart officiel.

Elle se tourne vers lui. Comme à chaque fois, sa présence est forte : cet homme là a probablement l’équivalent de deux âmes. Elle est fascinnée par son vécu. Ça tient presque de l’admiration. Il n’est pas joli, il est pire.

Jamais elle n’a autant eu le désir d’une main sur sa joue. Sa main, à lui. Ces premiers instants où le geste se fait doux, où quelque chose s’allume en-dedans, dans le plus creux, au fin-fond. , droit au cœur, sinon tout juste à côté.  Voir dans le regard de l’autre de la lumière qui prend place. Celle du désir simple d’embrasser ces lèvres là, devant soi. Les fossettes timides, rougies, le creux du menton que cré le sourire véritable.

Elle avance encore hypnotisée par le désir. Le sien. Son désir, à elle.

Elle arrive à sa hauteur.

La vibration a disparue. Elle sent qu’il se rétracte.

Il a peur.

Peur d’elle. De son intensité, de son envie constante de se sentir vivante. De son sourire baveux, canaille. Sent-il qu’elle est entièrement amoureuse de lui ? Le sent-il ? Il le sent, elle le sait qu’il le sent. Sinon, elle se l’imagine puis y croit vraiment. Parce que cet homme là a un instinct fin, aiguisé. L’instinct du parvenu. Elle s’avance en paroles : il la frappe d’un haussemnet de ton. Il ne crie pas encore tout à fait mais il la giffle d’une phrase qui déchire quelque chose.

Il a atteint son cœur.

Ce qu’il lui dit exactement, n’a pas, ici, d’importance. Ce qu’il l’est, important, s’il faut chercher une raison à ce qui se dit à ce moment précis, c’est que ses mots, ses phrases, le propos intrinsèque de son intention verbale est de la blesser, elle, de lui faire mal. De tout dire, de tout faire pour la repousser.

Voilà qu’il crie maintenant. Elle ne bronche pas d’un millimètre. Surpris, il se tait. Tout bas, elle lui demande « …de quoi t’as  peur ? ». Il ne lui répond pas. Son regard change. Sa mâchoir se rétracte. Il a chaud.

Elle aussi. Elle a atteint sa cible. Mais pas de la bonne manière.

Leur histoire n’est pas saine. Sinon, elle est déjà aride.

Les histoires tordues d’avance n’ont jamais fait des enfants forts.

Sinon, que de puissants orgasmes fakes sur un nouveau matelas à 800 dollars. Ou une tache de sperme froide sur une cuisse, qui coule et qui sèchera lentement. Le temps de reprendre ses esprits, son souffle. D’allumer une cigarette et de regarder la fumée qui forme des choses imperceptibles dans les airs viciées d’une chambre à coucher où deux corps attendent le mouvement de l’autre, pour avoir l’excuse de se lever et de s’enfuir, lâchement, dans la nuit sur une fausse promesse de °«J’t’appelle demain…ciao !»