Devant celle qu’on appelle l’Indienne, de vieilles cartes à jouer étaient étendues à sa demande dans un ordre précis. Avant d’en arriver là, j’avais dû les brasser longuement, tout en interrogeant l’univers, mes défunts et Dieu — trois entités, un seul jeu de cartes. Sous l’œil étonnamment perçant de cette diseuse de bonne aventure et d’avenir, j’avais ensuite pigé un nombre précis de cartes pour chacune de mes questions, toujours avec la main du cœur. La gauche, évidemment.
Je m’étais exécutée avec un sérieux déplacé, tout en me récitant intérieurement un rappel anatomique pour préserver un minimum de dignité intellectuelle : le cœur est situé au centre de la poitrine, dans une zone appelée le médiastin. Environ les deux tiers se trouvent à gauche de la ligne médiane du corps. Peut-être que cette pensée rationnelle avait parasité la connexion céleste et fait dérailler les réponses de l’au-delà. On ne saura jamais.
M’enfin.
Je m’attendais, sans surprise, qu’un amoureux riche et terriblement gentil devait surgir dans ma vie sous peu. Qu’il allait la chambouler, me transformer et bien sûr me révéler à moi-même. De plus, il était certain qu’une promotion m’attendait à l’automne, suivi d’un montant d’argent important, allait littéralement me tomber du ciel — sans rendez-vous, sans impôt et sans explication.
Le hic, c’est que ça faisait près de dix ans que j’attendais que ces prévisions prennent enfin forme, parce que ça fait une décennie que toutes les voyantes consultées me promettent ce scénario. Elles m’avaient été répétées à trois reprises par l’Indienne, une fois par Madame Minou — que j’étais allée consulter à plus de trois cents kilomètres de chez moi, dans le fond d’un rang entre le Bas-Saint-Laurent et le Nouveau-Brunswick — et même par Madame Gaby, voyante vedette chaudement recommandée par mes collègues du bureau.. Elle m’avait promis l’amour avec un grand A et de l’argent avec tellement de signes de piastre qu’on aurait dit une subvention. Le chèque, lui, n’est jamais venu.
Et pourtant, chaque année, je récidive. À intervalles réguliers, je ressens ce besoin presque attendrissant de me faire rassurer sur mon avenir. Je contacte alors une voyante, transmise par le bouche-à-oreille ou surgie miraculeusement au moment précis où je doute. Malgré mon esprit que je tente de raisonner, j’ai besoin qu’une parfaite inconnue me confirme, contre rémunération, que tout va bien aller, que je vais faire les bons choix et que, surtout, mon instinct saura très bien ce qu’il me faudra dire ou faire — même quand moi, pas du tout.
C’est absurde.
Et ça coûte entre soixante et quatre-vingts dollars la séance.
Si je me retrouvais là, en ce petit matin d’automne trop ensoleillé pour la gravité de mes pensées, c’était pour une raison somme toute très ordinaire : vérifier que je ne succomberais pas — encore — ni à l’orgueil ni à une peine de cœur, après m’être fait rouler dans la farine par un homme charmant. Je me sentais comme une plante verte en train de flétrir en partant des racines jusqu’au bout des feuilles. Finalement, je me sentais comme un objet vintage et sans intérêt sur une tablette de magasin seconde main.
Il fallait que j’aie préalablement frotté mes mains vigoureusement pour ensuite les poser sur sa boule de cristal, après quoi je devais brasser les cartes. Il n’y avait que l’Indienne qui me faisait faire ce petit préambule. Je devais par la suite déposer le paquet entre nous, puis le séparer en deux.
Gauche ou droite?
J’hésitais: si je choisissais la gauche, pour elle, c’était peut-être signe que je voulais qu’elle me parle de cœur?
Droite
Elle prit le paquet de droite et l’étala devant nous.
Pige avec ta main gauche sept cartes et tourne-les devant moi au fur et à mesure.
Alors que je m’exécute, elle pousse quelques petites exclamations: des oh ! Ah ! et un eh ben !
En tout cas, ma fille, toi, t’as le cœur en ruines!
Évidemment.
Ne pas répondre: garder le silence, ne pas se dévoiler tout de suite…
Pourtant, t’as le Roi de cœur de ton bord… et le Valet de cœur est pas ben loin… mais crime bine… la Reine de pique suivie de l’As de pique pour tous ces piques en six pis en sept et en huit… eh boy…!
Ses deux yeux noirs me fixent. Elle se recule sur sa chaise. Elle secoue la tête.
Je me sens mal à l’aise: j’ai l’impression de ne pas lui faciliter la tâche.
Refrotte tes mains ma noire: frotte les ben fort, faut que ça chauffe.
Pardon?
Fais ce que je te dis: ne pose pas de questions.
Incrédule, je m’exécute. Elle ramasse toutes les cartes et souffle dessus, puis, me remets le paquet après m’avoir dit STOP pis brasse ma noire.
Je brasse de nouveau le paquet: j’essaie de ne pas penser à quoi que ce soit, de me concentrer. Je dépose le paquet entre nous, puis le sépare de nouveau en deux paquets. Je la regarde: elle me pointe du nez les deux paquets et je comprends que je dois choisir entre celui de gauche ou celui de droite. J’insiste, persiste et signe:
Droite.
L’Indienne recommence et l’étale une fois de plus entre nous. Je reprends par la suite la pige de sept cartes en les tournant comme pour la première fois.
Le Roi de cœur sort une fois de plus, suivi de son Valet et de la fichue Reine de pique. Par contre, c’est une suite de cœur et l’As de trèfle qui les suit.
Mouin… rendu là, j’pense que ça ne sert à rien de vouloir forcer le message d’en haut. ‘Argarde moi donc dans les yeux ma belle noire pis dis-moi donc de qui c’est qui te jette à terre de même?
Quoi répondre sans trop se dévoiler et diriger les prédictions? Quand même, je la paie pour qu’elle me dise mon avenir, je ne lui mettrai toujours pas les mots dans la bouche.
Je ne sais pas… vous me faites un peu peur: on dirait que quelque chose cloche? Dites-moi: est-ce que je dois craindre quelque chose ou quelqu’un?
Au lieu de poursuivre sa lecture des cartes et d’y aller des sempiternelles prédictions, elle a rassemblé les cartes en un seul tas et m’a pris les deux mains. Elle a fermé les yeux, levé la tête en l’air et a poussé un grand soupir.
Bon là, écoute ben ce que je vais te dire: vas falloir que tu fasses ce que je te dis à minute que tu vas mettre les pieds dans ta maison. Tu vas prendre un bout de papier mouchoir blanc, pis tu vas prendre un crayon-feutre noir. Sur le bout de papier mouchoir, tu vas y écrire les initiales de celui qui t’a brisé le cœur et tu vas faire une boule avec pis tu vas la lancer dans ton congélateur en disant ‘’ T’as pu d’emprise sur moi et sur ma vie !’’
J’étais déçue, évidemment. Soixante dollars plus tard, bien que je me sois fait confirmer que je m’étais doublement roulée dans la farine, je ne savais pas si j’allais poursuivre ma trajectoire en tant qu’objet vintage dans un magasin de seconde main.
Tout de même, je me suis exécutée chez moi et j’ai écrit sur un bout de papier mouchoir les initiales de l’homme charmant, roulé en une toute petite boule le tout et j’ai ouvert mon congélateur vide et givré en disant la formule recommandée.
Les jours, les semaines et puis les mois se sont succédé. Mon congélateur se remplissait de milliers de petites boules, toujours avec les mêmes initiales. Ceci après que j’aie coupé les ponts, gardé le silence et trouvé des détours pour ne plus le croiser.
Un matin, en ouvrant le congélateur pour y déposer une nouvelle boule, j’ai compris que je n’avais plus de place. Pas pour la crème glacée. Pas pour les légumes. Pas même pour une pizza d’urgence. Seulement pour lui — décliné en dizaines d’initiales soigneusement roulées, bien congelées, parfaitement inoffensives.
Je suis restée là, la porte ouverte, le froid me gelant les doigts, à me demander si l’univers avait enfin voulu me passer un message clair. Peut-être que ce n’était pas l’homme qu’il fallait congeler, mais mon obstination.
J’ai quand même lancé la boule à l’intérieur et récité la formule à voix basse, par respect pour le rituel. On ne sait jamais.
Puis j’ai refermé la porte.
Si jamais l’amour et l’argent doivent vraiment me tomber du ciel, j’espère simplement que l’univers me préviendra.
Parce que je n’ai plus de place au congélateur.