Bon jusqu’à la prochaine dernière goutte.

Au départ, ce ne devait être que pour goûter.

Lorsque mon père ouvrait une bouteille, le son que faisait le bouchon de liège nous faisait applaudir automatiquement. C’était le signe que quelque chose débutait : soit la préparation du repas, soit son service. La joie entrait alors dans la maison. Mon père, amateur de bonnes choses, dont le vin, était différent des autres pères, ceux de mes amies du village où nous vivions. C’est du moins la toute première différence que j’ai sentie, en moi ou autour de moi, lorsque j’étais enfant.

Parce que oui, nous étions différents des autres enfants qui allaient et venaient sur les deux routes de cette civilisation campagnarde, au début de Charlevoix. À travers les caps et les monts qui plongeaient dans le fleuve, dans notre maison majestueusement modeste, maçonnée de pierres des champs pauvres, nous vivions nos jeux d’enfants persuadés d’exister dans un univers digne de Candy ou d’Albator. À l’extérieur, peu importe la saison, nous simulions des drames dont l’issue n’avait jamais de véritable fin. C’était plutôt l’appel du souper qui sonnait la fin de nos représentations.

Presque à chaque fois, il fallait une intervention de mon père pour que nous quittions nos personnages : il faut dire que le petit ton franchouillard que nous prenions lui tombait sur les nerfs. Ma petite sœur, qui me copiait à la lettre, suivait à son tour. Quant à mon frère aîné, il lui arrivait parfois de défier l’avertissement paternel en ne quittant pas son éternel rôle de fanfaron — ce qui faisait alors intervenir ma mère, femme douce et infiniment aimante. Elle lâchait ses tâches pour lui toucher le bras doucement et lui demander d’écouter notre père.

C’était le dernier ultimatum pour éviter un tour dans le coin ou un dessert retiré… mais aussi le moment où mon père faisait bifurquer un potentiel rififi en ouvrant le vin.

Pop !

Nous applaudissions, automatiquement. Dans un geste presque solennel, mon père versait alors le liquide vinicole dans des coupes. Nous avions droit à une lapée ou deux dans de petites verrines, probablement destinées au brandy ou à la crème de menthe. Elles avaient appartenu jadis à ma grand-mère paternelle, que ni nous ni ma mère n’avions connue.

Et c’était bon : des rouges, parfois des blancs. Certains rosés, plus rares à l’époque.

Je n’ai pas retenu les noms des vins que nous goûtions, encore moins les cépages. J’ai davantage souvenance des repas et des desserts que mon père cuisinait les samedis ou dimanche après-midi, alors que ma mère travaillait à l’hôpital et que nous jouions nos parodies : lapin au vin blanc, côtelettes de porc à la moutarde forte, braisé de bœuf, soufflé au fromage, bananes flambées au cognac, poivrons garnis ou cigares au chou qui, eux, me faisaient retrousser le nez — et donc me valaient une assiette inachevée. Pénitence : pas de dessert.

J’avais évité le coin, mais une photo a immortalisé ma peine. Pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, et dont je ne cherche plus la réponse, mes parents adoraient me photographier lorsque je pleurais ou faisais ma petite princesse dramatique. Souvent, même, ils accentuaient mes drames d’enfant en me répétant que, plus tard, je verrais à quel point j’étais pleurnicharde.

Plusieurs autres photos de famille montrent pourtant ce que nous étions aussi : heureux. La plupart du temps, elles nous immortalisent autour de notre table familiale garnie, où trônait toujours une bouteille de vin. À travers ces neuf années dont je ne me rappelle que les quatre, cinq ou six dernières, on nous y voit souriants, parfois avec mon père, parfois avec ma mère, puisque l’un d’eux tenait l’appareil.

Puis, quelques mois après mon neuvième anniversaire, mon père est décédé d’un cancer fulgurant. Le flou qu’a laissé le drame s’est aussi invité dans les rares photos que prenait ensuite ma mère. Il n’y avait plus de vin sur notre table familiale. La joie avait été enterrée avec les cendres de notre père, et le goût du plaisir remplacé par du jus de fruits artificiel et des boissons gazeuses.

Le reste de mon enfance puis de mon adolescence s’est déroulé dans une sorte de dramatique quotidienne — mais cette fois bien réelle. Comme dans les téléromans que consommait ma mère pour fuir sa réalité de veuve, il y avait parfois des joies, des élans, du beau ; mais le plus souvent, il y avait absence. Absence de quelqu’un, absence de quelque chose : de mon père, et du goût du plaisir.

C’est peut-être ce que je recherche maintenant, quarante ans plus tard : le goût du plaisir et de la fête lorsque j’ouvre une bouteille pour goûter le vin. Son goût a changé, un peu plus acide, plus âpre, plus adulte, comme si le temps y avait laissé sa trace. Et pourtant, à chaque gorgée, je tente de retrouver cette étincelle d’autrefois, celle qui nous faisait sentir vivants et heureux.

Ce n’est pas à un être supérieur que j’ai demandé de m’accorder le courage de changer les choses que je dois changer, ni la sérénité d’accepter celles que je ne peux changer. Non : c’est en moi-même que je me suis réfugiée, et c’est là que j’ai puisé la sagesse de reconnaître la différence entre les deux — et le courage de ne pas renier ce que je crois juste.

Il m’a fallu cesser d’anesthésier mes sens pour en retrouver la base : voir clair, entendre la vérité, sentir la vie, goûter le réel, toucher le présent — et, dans cette demi-sobriété, entrevoir enfin la direction de ma propre existence.

Une fois seule, chez moi, lorsque je me verse un verre, je savoure lentement cette permission que je m’accorde : fuir un peu. Alors, l’espace d’un instant, je me crois légère, en contrôle, assumée — loin de celle que j’incarne chaque jour dans cette quotidienne professionnelle, maquillée de faux, où tout semble juste, où je tente de me produire sans faille.

Ici, dans le silence de mon refuge, je dépose le rôle et les artifices : je ne suis plus la fonction, mais simplement moi.

Et maintenant, je me demande : quelle est donc cette quête que je poursuis ?

Au-delà de ce goût du plaisir mort depuis longtemps, et que je sais ne plus pouvoir recréer, j’ai compris qu’il est possible de vivre le moment présent dans la joie sans avoir à me noyer complètement.

Juste en savourant lentement : jusqu’à la prochaine dernière goutte.

Le Château du bonheur

Voilà donc qu’une vulgaire pancarte d’agent immobilier avait été plantée devant ce que nous appelions jadis le Château du bonheur. Passage obligé après une série qui prend fin: Un genre de sitcom, mais pas tant dramatique ou comique. Juste la vie qui roule et qui avance et qui finit par se conclure par la fin d’un temps. D’une époque.

Le Château du bonheur était à vendre et il a rapidement été vendu.

Cette imposante maison, ce n’était pas chez moi, mais c’était devenu un refuge. Le mien. Un point d’ancrage solide, une balise précieuse dans ma vie d’adulte remplie de responsabilités, dans un voisinage fondé sur la confiance. Et de la confiance, il en fallait, lorsque je me suis installée à 237 pas de cette grande maison centenaire où demeuraient mes amis depuis qu’ils avaient déménagé du 2227.  Il fallait savoir respecter la vie de l’autre, faire preuve de bon sens : au minimum, prévenir qu’on arrivait d’ici peu, ou attendre le feu vert, ce petit signe qui disait : c’est bon, tu peux venir. À l’avant, sous l’icône de Sainte-Catherine, il y trônait une vieille chaudière d’érablière en métal, témoin muet de plus d’un siècle sur la route de la Nouvelle-France. C’est dans celle-ci qu’on y déposait ou on y prenait quelque chose, en passant.

Au compte ou au décompte, on pourrait y signaler des centaines de livres, des vêtements qu’on se prêtait, parfois des crèmes ou des lunettes oubliées. Mensuellement, c’était dans ce réceptacle que nous échangions Ouach!  nos cahiers où nous avons écrit durant près de 20 ans, amie meilleure et moi, nos états d’âme, à 4 mains et ce, jusqu’au numéro 51.

Le Château du bonheur, c’est une imposante maison peinte en jaune tournesol et où, depuis quelques mois, de nouveaux voisins en ont pris possession. Après que l’ami Jules l’ait vendu.

Il lui fallait bien s’en départir, puisque désormais, une semaine sur deux, tous ces espaces spacieux sur trois étages n’étaient pratiquement plus habités. Ceci, en raison d’une garde partagée et du fait que les enfants ne sont plus des enfants mais des adolescents ou de jeunes adultes. Les partys de jadis, achalandés, de près de 30 personnes divisées en 2 ou 3 gangs distincts – les Culs de plombs, les Patchoulis et autres collègues de bureau – n’avaient plus lieu. Il n’était plus justifié désormais que l’ami Jules continue d’entretenir cette forteresse seul puisqu’Amie meilleure était partie, en bons termes soit, mais pour de vrai et pour de bon. Nous avons continué à vivre en bons voisins, développé et solidifié notre amitié, lui et moi, en nous consolant du départ de celle qui a été sa femme durant 20 ans et ma meilleure amie durant plus de 25 ans.

Amie meilleure disait toujours, jadis, et en parlant des autres, qu’on a vues se disjoindre au travers nos 27 ans d’amitié, Ce n’est jamais beau une séparation et elle avait raison. Tellement que je le dis et le confirme aujourd’hui. Même lorsque la séparation, comme la leur, est parfaite, il y a toujours quelque chose qui écorche, frappe et tue, qui laisse une égratignure sur la surface qui brillait pourtant avant.

J’ai quelques regrets dans ma vie, mais un seul grand remords: celui de ne pas avoir été à la hauteur de notre amitié à elle et moi lors de cette séparation.

Depuis, c’est un deuil qui suit son cours.

Soit, le temps a passé, depuis ce jeudi soir de décembre, où à la veille du congé de Noël, j’ai annoncé à Amie meilleure que je me retirais sur la voie d’accotement puisque je ne la comprenais plus dans ses choix, ses désirs d’aventures et d’expériences. Non, je ne la comprenais plus et oui, je la jugeais. Je ne comprenais pas pourquoi elle quittait cette vie maritale, ce confort, cet amour, malgré certains différends parce qu’elle voulait aller voir et vivre ailleurs ce qu’elle disait être véritablement.

Dans mon intensité, dans mon entièreté, j’ai fortement réagi. Colère, mots forts et dures à son endroit: on ne parle pas comme ça, à sa meilleure amie, non. Même si elle vous connaît depuis plus de 25 ans, qu’elle sait d’où vous venez soit un milieu familial où il y avait une certaine violence dans les mots d’amour.  Il y a des limites à excuser et à passer par-dessus tout parce que les fils dans ma tête de linotte se touchent quand j’ai de la peine.

Oui, j’avais de la peine de voir mes deux meilleurs amis, mes voisins, se séparer. Pourtant, comme chacun d’eux me l’a dit et répété ad nauseam : ceci ne me concernait pas. Je ne faisais pas partie de leur choix, de leurs discussions. Mon rôle, s’il en était un, était d’écouter, de consoler, peut-être à certains égards, à conseiller mais je n’avais pas à réagir. Mon opinion ne pesait pas dans la balance. Même si je me sentais comme une adolescente devant ses deux parents qui annoncent leur divorce, mon immaturité n’était pas la bienvenue. Ils avaient autre chose à faire, à vivre: se séparer de leur cœur et de leur corps, cet amour qui était maintenant ailleurs ou différent.

Le Château du bonheur demeure là, à côté, dans mon voisinage et c’est une famille française qui a élu domicile depuis le départ de Jules. Parfois, le soir, lorsque je passe devant, sur la route bucolique de la Nouvelle-France, c’est la nostalgie qui me fait regarder dans les fenêtres ce qui doit s’y vivre désormais: une autre vie de famille. Tout a été repeint en blanc, sobre. Sans le savoir, ils ont tout remis à zéro, à la base, et ce, dans une sorte de pureté du renouveau. Je ne fais plus les 237 pas pour aller y boire du vin et réinventer le monde ou y raconter mes derniers échecs amoureux ou professionnels.

En fait, je n’ai plus personne à qui raconter quoi que ce soit.