The Speaker

Il est chargé comme un mulet: comme s’il voulait que le monde entier voie quelque chose. Qu’il travaille fort, qu’il est occupé. Qu’il est important, qu’il est utile. Qu’il est reconnu.

Parce qu’il veut être reconnu et surtout, il veut être vu.

Lorsqu’on le voit ou qu’on le croise, on remarque sa bouille sympathique. Un éternel sourire orne son visage. Derrière ses lunettes, ses yeux brillent tout le temps. Il est élégant et aborde un style british juste assez éclatant, voire parfois excentrique. C’est lorsqu’il se déplace qu’on remarque justement comment il est chargé comme un mulet : ses bras, ses épaules et ses mains sont occupés par tous ses sacs de transport que ce soit pour le travail ou pour le sport qu’il fait rigoureusement tous les midis. Dans sa main droite, il tient son cellulaire et de la gauche, son café et sa carte d’accès.

À défaut de pouvoir utiliser ses mains et ses bras, il salue les gens sur son passage avec beaucoup d’enthousiasme dans sa voix et où on perçoit une guirlande de notes musicales. Il semble s’intéresser à autrui : comme s’il s’entraînait de manière cognitive à retenir et consigner dans sa mémoire des faits de tout ordre de tous ces gens qui croisent son chemin. Ces derniers n’y voient rien ou ne le devinent pas puisqu’ils sont à la fois saisis et honorés qu’il les salue et se souvienne d’eux au détail près.

Il est quasi impossible de ne pas être charmé par cet homme. Comment ne pas être enfumé devant tant de charisme et d’inspiration provoquée à sa seule vue? Ce personnage mi-quarantenaire est important parce qu’il occupe un poste d’envergure en raison de ses habiletés remarquables. C’est un émérite oui et il est sollicité en raison non seulement de ses compétences professionnelles, mais également pour son côté rassembleur qui mobilise les troupes lorsqu’il est temps de livrer quelque chose. Il les divertit avec de mots d’encouragement, des courriels de remerciements où il place une petite animation filmée de lui en train de danser, une de ses activités favorites. Il est partout parce qu’il se sent concerné par tous les dossiers, les chantiers et on lui laisse prendre sa place. D’aucuns pourraient dire qu’il s’impose, mais jamais n’oseront-ils l’affirmer, puisqu’ils ne voudraient pas être dans la minorité.

Pourtant, certains observateurs voudront aller plus loin. S’intéresser à lui, en profondeur, s’y attarder en plongeant sous la surface de cette image projetée est de l’ordre de la curiosité. Puisqu’il recherche l’attention, on présume qu’il sera flatté qu’on lui en porte. Effectivement, il se prête facilement au jeu des questions et en mets encore plus que le client en demande. Il ne faut pas être surpris tant de ses longues réponses exhaustives ni de constater qu’il n’est pas aisé avec le silence. On pénètre alors dans un univers tout aussi chargé que ses membres occupés de tant de bagages. En peu de temps, au fil de quelques rencontres, on sent qu’il s’accroche et qu’il a déjà envahi votre espace. Insidieusement, quelque chose s’y émisse : Il s’impose véritablement. Sans que nous nous en rendions compte, nous voilà engagés dans une voie où il faut s’occuper que de lui. De ses besoins, de ce qu’il est devenu à force de discipline, de devoir.

Les habitués à l’activité qu’est l’observation des gens, de moindres détails peuvent alors la voir : cette toute petite ficelle qui dépasse et sur laquelle nous pourrions tirer et découdre chacun de ses rangs tissés ou tricotés. C’est encore la curiosité qui nous amène à agir, à tirer sur ladite ficelle et voilà qu’on découvre sa véritable identité.

Sous la première couche, il y a de l’anxiété. Maladive et sournoise, elle fait de lui un souverain dans son quotidien personnel. Il est comme un horloger obsédé par le mouvement précis des aiguilles, surveillant chaque détail, chaque tic, chaque geste autour de lui. Ses pensées tourbillonnent sans fin, tissées de scénarios catastrophes, d’incertitudes qui le tiennent en laisse. Rien ou presque n’est laissé au hasard parce qu’il tient à entretenir ce personnage qu’il est et, pour ce faire, il doit tout, ou presque, prévoir. Il n’y a pas de place à l’improvisation, sinon, c’est à son propre risque. Tentant de contrôler tout, de l’ordre de ses affaires à la manière dont il parle, évitant chaque approximation, chaque surprise. L’angoisse de l’incontrôlable le mine, mais il refuse de la laisser se voir. Il est son pire ennemi, puisque son côté exubérant frôlant l’histrionique, combiné à un sens de l’humour avec répartie le mets à risque de parfois en dire trop ou de faire des révélations qui peuvent mettre mal à l’aise. Bien qu’on lui pardonne tout, ceci peut pourtant entraîner chez lui de l’insomnie.

C’est un hypersensible qui peut être rapidement foudroyé à la minute où quelque chose n’entre pas dans son cadre. Il demeure calme, soit, en apparence. Mais à l’ombre des regards, caché loin de ses admirateurs, il peut exploser et se mettre à pleurer comme l’enfant qu’il était, jadis. Ce petit garçon rond, aux joues rebondies comme des pommes mûres, qui se traînait dans la cour de récréation comme un nuage encombrant. Chaque pas semblait une tentative maladroite de fuir l’ombre de ses propres imperfections. Les autres enfants se moquaient de ses gestes hésitants, de son rire trop bruyant, de ses vêtements toujours un peu trop justes sur ce corps ingrat et ballonné. Il passait ses journées à regarder, à espérer, à vouloir se joindre à l’assemblée, mais il restait toujours à l’écart, invisible dans son désir d’être accepté, tout en étant la cible des rires sournois qui fendaient l’air autour de lui. Ses rêves, eux, étaient les seuls à lui appartenir, noyés dans une solitude qu’il portait comme une vieille écharpe décolorée.

Un jour, las d’être effacé, ignoré ou laissé de côté, à la fois par le regard des autres et par sa propre perception, il s’est réinventé. Il est devenu quelqu’un d’autre. Il était alors un jeune adulte.  Enfin, dans les corridors du collège, les salles de cours ou les événements, on allait vers lui et on le reconnaissait. Dès lors, il a voulu être partout, dans tous les rassemblements nécessaires ou mondains. C’est l’invisibilité de son enfance puis de son adolescence qui a semé en lui cette exubérance qui a explosé une fois qu’il a été apprécié puis reconnu.

Cette réinvention avait donné vie à l’homme d’aujourd’hui, celui qui est chargé comme un mulet.

Il fuit, il se fuit. Il a peur de lui-même, de ce qu’il pourrait découvrir à son propre sujet, il a peur de ce qu’il est. Dans le tumulte d’une vie façonnée par les attentes d’autrui, l’homme chargé comme un mulet se tient, silhouette imposante, mais l’ombre de son être véritable semble se dissoudre dans l’air ambiant. Chaque jour, il revêt le costume d’un homme sûr de lui, souriant et charismatique, un personnage que ses collègues semblent admirer, mais, derrière ce masque se cache un cœur en proie à l’angoisse.

Bien qu’il ait appris à dissimuler ses véritables émotions, à étouffer ses désirs pour plaire à tous, ces derniers ne voient en lui qu’un reflet de leurs propres aspirations. Cette adaptation excessive, ce besoin de répondre aux attentes l’a conduit à une déconnexion douloureuse de son soi authentique, créant un gouffre entre l’image qu’il projette et la mélancolie qui l’habite. Les rires qu’il partage avec ses collègues résonnent comme des échos vides, tandis qu’en lui, un sentiment de vide grandit. Une confusion identitaire le laisse souvent perdu dans ses pensées. Prisonnier de son faux-self, il se débat dans un labyrinthe d’angoisse en fuyant la solitude, cherchant désespérément à concilier l’homme qu’il est censé être et celui qu’il rêve d’être.

À force de tirer sur la ficelle, de découvrir chacune des couches qui l’enrobent depuis presque toujours, nous voilà ensevelis et inquiets d’une chose : Sera-t-il en mesure de se poser un jour et de retrouver son identité?

Toi

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché.

Ta surface, en apparence bâtie sur du roc, qui fonce pis qui défonce des murs.

Qui ouvre des portes sans toujours sonner.

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché. qu’on aime ou qu’on n’aime pas.

Ta carapace qui arrange ou qui dérange.

Qui sourit et pis rit.

L’hiver ne craque plus en-dessous de tes bottines. Le froid ne fouette plus ta peau qui frippe depuis ta quarantaine. Le cheveu est moins soyeux à force de cacher le gris. Ton corps change et ramolli. Tu le sais que tu n’es plus une première fraîcheur. Tu es mûre dans ta tête et tu as fait tes preuves. Tu le sais mais, tu restes humble. 

N’en demeure pas moins que l’Homme te regarde moins. Ta vanité et ta coquetterie sont mises à l’épreuve. Tu essaies de te convaincre jour après jour devant ta glace que ce que tu veux que l’autre, l’Homme, retienne de toi, c’est ton discours, ton attitude, tes convictions. Qu’il accroche à ton côté drôle, un brin lunatique, pas castrante pour 5 cennes pis qui fait bien à manger. 

Oui, il te trouve belle, jolie. Il apprécie tes petits seins, ton cul juste assez hispanique. Il comprend le mou de ton bas ventre laissé en souvenir par tes deux grossesses et le petit chemin de vergetures cahoteux sur la cellulite sur tes hanches quand tu es nue. 

Tu n’es pas juste un objet de désirs. Tu es une femme, entière. Susceptible, des fois sombre, des fois euphorique. Tu te méfies de toi d’abord, des autres aussi mais, ensuite. 

Ton image, ta caricature, ton personnage qui avance dans la vie, qui a grimpé les échelons pis les échelles pour se frayer un chemin jusqu’à une situation normale avec le petit confort qui vient avec. Une convention qui rends les choses acceptables et qui entérine la justification d’un salaire qui fond quand vient le temps de remplir tes obligations de mère, de devoir d’aliment de ton enfant élevé seule, sans aide ou sinon si peu puisque par charité, tu épargnes le père qui a eut souvent des ennuis. On salue ta bonté mais on questionne ta bonnassitude: que répondre d’autre que tu sais trop bien que la paix a un prix, soit celui de l’indépendance souvent financière?  Quitte parfois à devoir mettre à crédit des bonheurs passagers pour avoir l’impression d’avoir un pouvoir d’achat, égoïste et coquet. 

Les gens te déçoivent par leur manque de sincérité, de transparence. Pourtant, ils sont comme toi: ils veulent être bien, être heureux et être à tous les temps de conjugaison. 

Ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché qui a franchit la fin de ses 49 derniers hivers, la fin des vingt-quatre derniers mois, qui ont été teintés de deuils, de revers et de nouveaux départs et, à la limite, de la survie tranquille d’une fille qui veut demeurer libre.

Toi, avec ton image, ta caricature, ton personnage fait en papier mâché, je t’en conjure: ferme-les yeux et prends un grand respire en comptant jusqu’à 5. Oui et relâche-le en faisant le décompte en partant de 10. Pareil comme Bowie dans Space Oddity, fais-toi un décompte dans ta tête et pars ailleurs dans tes pensées, là où tu es souveraine. 

Lorsque tu auras atteint de nouveau ce qu’on nomme paix, tu pourras alors tenter d’y rester et ne plus en repartir. Mais oui, reste indulgente envers toi, s’il-te-plaît: ça arrive, oui, des incartades. 

La curiosité n’a jamais tué personne: elle l’a seulement enrichie.