Pâques: Le miracle de la Pentecôte en pleine crémaillère
L’évier de la cuisine coulait. Il y avait une fuite.
Bien que je ne sois pas du tout plombière, j’ai été vérifier si ça coulait aussi en bas, au sous-sol. Puis, je suis remonté.
J’ai annoncé la chose tout bonnement aux gens présents à ce party de crémaillère : ça coule aussi en bas, il y a manifestement une fuite.
Je crois que les convives ont accueilli mon annonce comme lorsqu’on informe que le gars d’Amazone vient de livrer le dernier achat à la porte: à titre informatif, pour ceux que ça intéresse. Ça n’intéressait personne. Il y avait beaucoup de monde. Trop de monde. L’annonce n’a donc pas tant fait réagir, même l’hôtesse des festivités. Il faut dire que tous et toutes étaient festifs et heureux de se voir ou de se revoir.
Normal: le printemps postpandémie donnait tellement des envies de côtoyer des gens différents que nos habituels quatre murs. Moi-même, je m’étais laissée tentée d’enfin sortir de mon logis, de rencontrer des êtres humains. C’était presque chouette. Mais il y avait une fuite sous l’évier de la cuisine, il fallait réagir et faire quelque chose. Autrement, cette maison tout juste fraîchement construite allait connaître un premier dégât d’eau précoce.
Le seul qui a réagi, qui s’est levé et qui a pris le chemin vers le sous-sol, c’est Lui.
Les flots avaient improvisé une glissade dans les marches de l’escalier, tout en foutant un parfait bordel au sous-sol : Lui, il a savamment traversé le tout dans un calme quasi olympien, habitué de gérer trop d’enfants. Il a probablement constaté la même fuite que moi, soit à l’endroit correspondant à la sortie de l’évier de la cuisine, à l’étage au-dessus. Facile. Puisqu’il avait participé à la construction de la maison, il savait vers où aller pour trouver dans un recoin, l’endroit où se range le coffre à outils de l’hôtesse puisqu’il avait en main une clé anglaise en remontant la glissade improvisée sur un matelas de lit simple.
Bref.
Voilà: Pendant que tout le monde bouffait des appetizers, buvait du vin ou autres alcools, Lui s’est mis à la tâche pour réparer la fuite.
Et il était beau à regarder. Je me retenais à deux mains de me mettre à genoux, à côté de Lui pour regarder ce qu’il faisait. Et j’avais encore davantage de retenue pour lui demander en détail ce qu’il faisait, ne serait-ce que pour comprendre et apprendre comment réparer une fuite impromptue.
Il a observé le dessous de l’évier de cuisine, a tâté le tout, tourné la clé anglaise avec une précision agile, et ce, sans faire de grimace. Sa moue était sérieuse : quelque chose semblait briller dans ses yeux. Il était à l’aise agenouillé devant la plomberie.
Honnêtement, ça a été le premier plus beau moment de la soirée. Par la suite, nous avons occupé le banc à la table de l’hôtesse, devant les deux pizzas géantes qui refroidissaient et qui disparaissaient, pointe par pointe, au fur et à mesure que la soirée avançait au même rythme que les convives s’enivraient et improvisaient une piste de danse dans le salon. Les beaux moments à cette table se sont succédé: il a répondu à mes interrogations à savoir s’il était un scout : toujours prêt à se rendre utile et habile. Il semble que oui, qu’il a ce don.
Comme il avait le don de la conversation, puisque nous avons parlé de tout, de musique surtout. De lecture aussi. De la vie avec un grand V, tout ça en commentant les danseurs dans le salon.
Il était très drôle. Plein d’esprit et ce, avec un beau sens de la répartie.
Une sorte de dôme semblait s’être érigé autour de nous, à cette table. Un abri où une lumière émanait et faisait ressusciter quelque chose qui était mort quelque part, à travers les 25 dernières années, à travers tous les mois lourds de pandémie et de confinement. Pour une fois, depuis longtemps et pour de vrai, le printemps livrait ses promesses. Quelque chose bourgeonnait, éclatait de vivant. Il y avait belle lurette que j’avais senti mon cœur battre au bon rythme: celui où il est rassurant de confirmer qu’on n’est pas encore mort, passé quarante-cinq ans et près de la cinquantaine menaçante. Après les revers, les échecs, les peines et les consolidations de dettes tant financières que relationnelles. Comme si la survie nous avait gardé vivant artificiellement.
Je me sentais juste assez fraisée, mais suffisamment lucide pour savourer le moment qui se déroulait. Un peu comme lorsqu’on goûte pour la première fois depuis longtemps un fruit qu’on aime, mais qu’on ne s’offre pas: on mord dedans, le croque à pleines dents, laissant les jus et toutes ses saveurs envahir notre bouche tout entière. Oui, comme une fraise de l’île à Félix. Cueillie en début juillet, au soleil, à même le champ et qu’on mange en deux parties pour prolonger le plaisir. J’étais fraisée, oui, mais assez responsable pour ne pas prendre le volant. Il m’a offert un lift jusque chez moi.
Je ne sais pas si c’était tant à cause du vin ou du fait que ce soir-là, je me sentais comme si un chevreuil dans le Parc m’était rentré dedans, mais une fois devant ma porte, je lui ai simplement souhaité une bonne nuit et je l’ai remercié pour le lift, sans tenter de l’embrasser.
Je me suis sagement mis au lit après m’être démaquillé et débarrassé de mes habituels costumes, ce que j’appelle ma caricature. Il était tard : quelque part dans la nuit, j’étais tout d’un coup une Barbra Streisand beuglant son état de femme en amour se faisait soulever de terre, à bout de bras, par un Patrick Swayze, dans un élan de danse lascive. Oui, j’étais définitivement saoule et ridicule, mais je me suis probablement endormie avec un sourire niais, béat, candide.
Depuis, je n’attends pas: je laisse juste le temps passer avec un sourire en coin, discret.
Autant que possible.