trouver le sommeil

Je ne savais pas comment expliquer la chose. Je ne dormais plus. Enfin, je ne dormais pas à satiété, pas de manière à être suffisamment fonctionnel le jour venu. Faut dire qu’une fois ce dernier arrivé, je sacrais après le cadran qui sonnait. Oui, avec des mots de L’Église et des jurons à saveurs scatologiques. Quand les premières notes de la chanson choisie pour me servir de réveil sonnaient, je sentais déjà l’angoisse me gagner : il allait falloir que je me lève, que je me déguise de minutes en minutes dans l’heure qui allait suivre. Puis, dans la demie-heure. Parce que l’heure devenait «demie- heure» par le geste de snoozer… vous savez, ce geste là qu’est de poser le doigt sur le bouton de la prolongation d’un sommeil plus que léger. Voilà : j’utilise un verbe qui n’existe pas pour expliquer mon insomnie.

Quelques jours se sont transformés en semaines. Puis, en mois. Après deux ans, j’ai décidé d’agir. Je me suis rendue chez le médecin. Ce dernier, pas très penché sur la prescription, a fini par me référé au yoga. Avant, il y a eu l’épisode du somnifère temporaire qui m’a assommé, préalablement ordonné par mon soignant mais qui ne devait pas devenir dépendance. Le médecin autant que le médicament prescrit. Aussi, il a laissé entendre qu’une bonne psychothérapie m’allait être utile. Soit : je me suis procuré un aidant de l’âme. Un psychologue gentil mais qui a fermé sa clinique pour lui-même traiter son angoisse et son mal de vivre : j’ai toujours admiré ça, moi, les gens qui ne se donnent pas à moitié dans leur profession. Finalement, donc, le yoga.  Je me suis retrouvé dans une salle semi chauffée, tout de stretch habillé, à faire des salutations au soleil, des mudras et des cobras mais rien ne m’a apporté le sommeil. Faut dire que je ne suis pas un type souple. J’avais l’impression d’avantage de me couvrir de ridicule que de zennitude. Les femmes présentes et jolies dans leurs pantalons colorés qui laissant entrevoir leurs formes et leur féminité, riaient de moi et les quelques rares hommes présents me faisaient des façons. J’étais mal à l’aise parce que je ne savais pas comment leur faire comprendre que je n’étais pas dans leur équipe. Une autre chose à penser avant de tenter de m’endormir.

Pendant tout ce temps, non, je ne dormais pas. J’avais le teint verdâtre, la poche sous l’œil et je commençais à gonflé. Rien pour améliorer mon sex-appeal.

C’est Georgette au yoga, ma seule complice si on puisse dire, qui m’a parlé de cette huitième merveille du monde qu’est le Chlorure de magnésium. La plus belle trouvaille après le pain multi grains. Elle se faisait des cures de ce produit en version liquide. Elle m’a tendue, après la troisième séance, un papier jaune où il était écrit le produit et le nom d’une épicerie d’aliments naturels.

«Ils ont une belle variété de plats végétariens aussi. Je te conseille leur taboulé marocain : il a des vertus dépuratives…» m’a-t-elle dit avec un clin d’œil. Tiens, pourquoi pas ? Une fois rendu là, je cesserais peut-être d’utiliser si abondamment des mots fécaux en tapant sur mon cadran ?

C’était un samedi tellement ordinaire le jour où je me suis retrouvé là, con, au milieu de ce magasin – épicerie de choses dites naturelles. Je ne m’y sentais pas du tout à l’aise. Mais c’était moins pire que celui que je vivais au yoga. Enfin, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis dirigé vers une dame très naturelle : à preuve, elle ne s’épilait pas la moustache mais se la teignait en blond pour aider un peu l’ingrat de sa pilosité de monopausée. Ses cheveux, gras, étaient habilement séparés au centre de sa tête qui elle, était ornée d’un cerceau de quelque chose qui imitait le bois. Ses lunettes en écailles de tortue lui tombaient évidemment sur le bout du nez. Elle crayonnait quelque chose sur une tablette qu’elle devait ranger dans une des poches de son tablier de commis où on pouvait y lire son petit nom : «Réjeanne».

«Bonjour…» me dit-elle en détournant son regard vers moi qui se trouvait maintenant à sa hauteur. «Je peux vous aider monsieur ?» poursuit-elle.

«Oui… je cherche ce produit. » lui répondis-je en lui tendant le petit papier jaune de Georgette.

Elle la reconnu puisqu’elle a souri.

«Je vois qu’il y a de bonnes personnes autour de vous… suivez-moi.»

Nous avons marché à peine quelques pas. Faut dire que ce n’est pas très grand une épicerie de produits naturels. J’imagine que les grandes surfaces réussissent leur mission de nous waltdysinifier la vie avec des allées larges de plaisirs coupables et nous y font errer puis revenir de semaines en semaines. Dans ce commerce, tout y était petit, empaqueté intelligemment et écologiquement. La bouteille avec la potion miracle, elle, ne ressemblait en rien à une bouteille glamour de cola ou de balsamique raffiné.

«Tenez. C’est ça ici. Suivez à la lettre les indications.» me dit-elle en me tendant la petite bouteille rose et jaune et blanche étiquetée à 10,99, plus taxes, je le savais déjà. Parce que le naturel revient rapidement et au galop s’il-vous-plaît. Et c’est dans la nature de notre soit disant pays de nous taxer pour notre bien.

Alors que nous écoulions les cruelles secondes où le terminal d’un mouvement coopératif bancaire approuvait la transaction, Réjeanne a fini par quitter du regard l’écran de la caisse improvisée à partir d’un vieux IBM et m’a demandé tout de go :

«C’est pour mieux dormir le Chlorure de magnésium ? »

Je n’ai pas su répondre promptement. Alors elle a insisté :

«J’ai l’air de rien de même mais je sais vous reconnaître vous, ceux qui sont désespérés et qui cherchent le miracle dans les aliments naturels. Vous avez probablement tout essayé : le somnifère, la mélatonine, le lait chaud… le yoga puisque c’est Georgette qui vous a référé ici. En tout cas, je vous dis ça de même là mais c’est pas juste le Chlorure de magnésium qui va vous faire dormir. Non monsieur : une bonne purgation de votre mental, des gens négatifs autour de vous va vous faire du bien… »

«Purgation…?» répétais-je en me disant que tout était relié aux intestins dans ce manque de sommeil.

«Oui monsieur : le monde qui vous font chier mais qui vous constipe la liberté d’être bien…z’êtes bélier ?»

«Euh non… poisson.»

«C’est ce que je me disais… » Affirma –t- elle en pliant la facture pour la déposer dans le sac en fausse jute. Elle avait l’air convaincu puisqu’elle s’est mise à secouer la tête de manière affirmative. De quoi, je ne savais pas.

Me constiper la liberté. J’avoue : j’étais sonné. À ce moment précis, je me suis entendu me dire que tout le monde me faisait chier mais pas constiper. Non. Je partais en marchant à reculons mais elle rajouta encore :

«Les poissons vous prenez toute, toute, toute sur vos épaules pis en plus, vous prenez toujours ça personnel. Je vous le dis, moi : une bonne purgation de votre mental, faites le ménage! Changer de job, s’il le faut… Combiné au Chlorure, z’allez bien dormir comme un beubé, les poings fermés mais cette fois, pour la bonne raison… Au revoir : à la prochaine, monsieur…»

Je suis sorti de la boutique avec mon teint vert, la face en point d’interrogation. Avec mon manteau brun, j’avoue, je devais annoncer le printemps. Ne manquait plus que les bougeons.

Peut-être en germeraient-ils puisqu’elle avait semée une graine, Réjeanne la patchouli, avec ses conseils à dix quatre-vingt –dix-neuf.