Quelqu’un qui m’aime quelque part

Il regardait le coucher de soleil faire son œuvre en écoutant les bourdonnements du boulevard derrière. Dans ce calme relatif qui lui était propre, il grillant lentement une cigarette. Il finissait de boire une bière qui, au départ, était froide.

Lorsque les bruits du boulevard se taisaient quelques secondes, il entendait les rumeurs d’un spectacle à grands déploiements qui avait lieu en ville. Ce mélange de différentes choses  lui donna un arrière-goût, amer, au fond de la langue. Il éteignit sa cigarette en la noyant dans une bouteille de cola vide remplie d’eau brune et noirâtre.

Il eut envie d’en allumer une autre. Comme pour combler un vide, un manque à gagner qui devait faire de lui un homme libre. Il ne le fit pas. Il pouvait se contrôler.  Il le savait. Le geste amortie par l’alcool, fit qu’il se sentie quelques secondes plus à la lège, moins crispée. Rapidement, il se rappela que cet état n’était qu’un mensonge et tout aussitôt mourut l’idée d’en ouvrir une autre.

Tout comme la fraction de seconde où l’idée de la rappeler lui vint .

Non. Pas question.

Soit, il était agréable de passer ses soirées avec cette femme mais un stress constant restait là, au-creux de son estomac. Au bas-ventre aussi. Il avait rapidement comprit que cette brunette n’aimait pas se faire contrarier. Le vol rapide des papillons dans l’estomac avait trépassé après quelques reproches à propos de tout, rien et plus encore. Le linge, la position des ustensiles sur la table, le café, la salle de bain, sa manière de conduire. Lorsqu’elle s’était sentit assez à l’aise pour critiquer son fils et ses méthodes d’éducation, le stress s’était manifesté par de l’insomnie puis des brûlements d’estomac.

Cette relation ne menait nulle part. Il le savait, ça aussi. Pourtant, il avait persisté et plié l’échine pendant des mois. Quelque chose ne venait pas et il en vint à la conclusion que ça ne viendrait jamais. Encore une fois.

Le tintamarre d’un poids lourd qui freinait sur le boulevard le ramena à la réalité. Cette soirée était définitivement trop lourde, il se sentait trop seul et il changea d’idée pour la bière. Il déplia ses jambes, leva son corps et alla à l’intérieur vers son réfrigérateur pour y cueillir une bière. Passant devant le comptoir lunch, il empoigna de sa main libre son paquet de cigarettes et il ressortit sur son cinq par dix bétonné qui lui servait d’espace extérieur du haut du troisième étage. Le bruit de la pression qui cède lorsqu’on ouvre une bière le soulagea quelques secondes mais rien à comparer avec le goût particulier du houblon froid qui touche la langue. Il déposa la bouteille de verre brune à sa droite, par terre, puis acheva son manque de volonté momentané en allumant un clou de cercueil.

Il se rassit.

«Quelqu’un qui m’aime, à quelque part…»

Il y a de ces phrases, de ces expressions que l’on se répète à soi-même ou, quelques fois, à d’autres gens intimes à qui on veut bien partager un peu de soi. Phrases fétiches qui guidera nos allers et venues ou notre façon d’aborder la vie. Pour lui, depuis qu’il avait 15 ans et qu’il avait senti le sentiment amoureux le saisir pour la première fois, il s’accrochait à la sienne, sa phrase à lui, avec espoir et presque de l’acharnement. Ce soir, devant un coucher de soleil qui ne finissait plus de finir, sous les rumeurs de ce boulevard définitivement trop passant et d’un concert qui battait son plein vers l’ouest, en ville, il eut envie de la crier. Quitte à passer pour fou aux vues et au su de ses voisins. Il eut envie de crier ce sentiment étrange qui se confondait dans de la peine, de la colère et de la frustration. Il tira fort sur sa cigarette et la fumée lui remplit les poumons rapidement : sa tête tourna et un haut le cœur le prit. Des larmes commençaient à noyer ses yeux : il n’aurait pas pu vous dire si elles étaient causées par la quinte de toux que son dernier geste déclencha ou si c’était que finalement, il se laissait aller à de la peine…

«Quelqu’un qui m’aime, quelque part…»

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