« (…) Alphafoetoprotéine qu’on appelle l’AFP est une protéine qui n’est normalement produite que par le fœtus au cours de son développement. Chez les adultes, il peut servir de marqueur tumoral, bref, de cancer. Si on trouve des taux élevés d’AFP dans le liquide amniotique, il peut indiquer un trouble du développement chez le bébé. C’est surtout ce cas, pour le moment, qui nous intéresse. Un test génétique est, en principe, de mise. Si le «screening» est positif… eh bien voilà, on devra vous accoucher de votre enfant. En fait, il mourra, c’est certain d’ici la fin de la gestation. Madame, votre grossesse se terminera ici. Enfin, vous devriez la terminer à ce stade ci autrement, il y aura mort de l’enfant, indubitablement. »
Lorsque le diagnostique a été prononcé, j’ai sentie que le sol bougeait. Le généticien, dans son rôle d’annonceur de mauvaises nouvelles, était blême sous les néons. Je n’avais pas bon teint, moi non plus : la grossesse ne m’a jamais donnée la mine radieuse promise dans les grands livres savants de maternité. Alors que là, maintenant, le sol bougeait, la nausée m’a prise et l’envie de m’étendre me pressait. Puis, je me suis ressaisie. Encore un peu et oups ! J’éclatai en sanglots. Je ne sais pas pourquoi, encore. Je ne sais pas si c’était parce que j’avais véritablement de la peine ou si c’était simplement que j’avais peur d’aller accoucher, encore. Encore, oui, mais d’un enfant qui ne naîtrerait pas, non : qui serait condamné à mort.
Le matin de ce qui est convenue d’appeler « le jour de sa naissance », il y avait un soleil laiteux dehors. Le personnel infirmier m’attendait, on dirait. Les infirmières se sont toutes tuent et une d’entre elles m’a prise en charge. Doucement, simplement, elle m’a expliqué ce qui allait se produire. Des technicalités enrobées d’humanisme qui m’auront réconfortée le temps d’enfiller la jaquette d’hôpital et de m’étendre sur le lit qui allait être mon refuge, le temps qu’il faudrait que ça dure.
L’attente était ni interminable, ni comptable : c’était simplement qu’il fallait passer le temps. Je m’étais armée. Comme je m’arme à chaque fois où je sens que le malheur tout entier allait me froudroyer et que le mal de vivre allait tapisser mes jours pour un temps. Le temps imprécis d’un deuil. Un calme fou, quasi olympien soit celui de l’athlète qui va sauter, m’envahit à chaque fois. Une brûlure se fait sentir et me fait courber l’échine : je me soumets complètement à la douleur. Le père de mon fils est entré dans un mutisme complet et a partagé l’attente avec moi, assis, dans sa chaise inconfortable. Nous ne nous sommes pas parlé sinon, peu. Il savait ce qui allait se produire, je le sentais. Je ne voulais pas qu’il me parle de ce qu’il savait parce que je l’aurais nié.
Les heures ont passées, longues, pénibles, dans ce décor où une sorte de brume tapissait l’atmosphère. Le jour a passé puis est tombé. Un coucher de soleil est mort sur les édifices entourant l’hôpital. Il n’avait pas fait beau de toute la journée sauf en fin d’après-midi. Étrangement.
Puis la nuit est lentement arrivée, faisant émerger la brunante toujours trop brève. Et mon second fils.
Lorsqu’il a glissé de mes entrailles, malgré l’épidurale, j’ai sentie sa vie, minuscule partir. Je vous jure sur la tête de mon premier fils que je l’ai sentie vivant jusque là. Quelque chose est mort, une autre fois, en moi, depuis.
On m’a remis des photos de lui, ce petit garçon formé, entier. Parce qu’il fallait que je le vois pour entamer le deuil parraît-il. En effet : j’avais vue le corps de mon père, entrevue celui de mon frère jadis décédés alors il était logique que je vois celui de mon second fils. Je me questionnais à savoir comment faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas quelqu’un ? Comment ou à quoi s’accrocher ? Le temps qu’il aura été vivant, enfin, là, en moi, je n’en ai pas de souvenirs. En fait, je n’en ai pas de bons ou de marquants de bonheur et je m’en sens coupable. Pourtant, je le voulais ce second enfant, je le désirais. Nous, son père et moi, nous étions mis à la tâche en souhaitant que ce soit un bébé aussi joli et facile que son frère ainé. Je savais, dès le moment où j’ai su que j’étais enceinte, ce qui m’attendait dans les prochains mois. Ce que mon corps allait subir, cette fatigue omni-présente qui vous scie le bonheur de juste vivre. Parce que c’est l’ultime sacrifice que de donner la vie : de se rendre jusqu’au bout de l’exercice est formateur, oui mais de se donner, entière, à l’être à venir, qui arrive puis qui part et se détache de toi de jour en jour sera encore plus entier. Donner la vie, c’est se donner peur pour le reste de ses jours. Dépendemment comment tu gères la peur, ça sera une sorte d’indicateur à savoir si tu es ou pas une bonne mère mais ça, tu ne le sauras que plus tard.
Ce qui devait être une naissance s’est transformée en décès. Le lugubre du funéraire s’est emparé de l’évènement. Au lieu que tout soit en rose ou en bleu poudre, c’est devant un massif bureau de directeur funéraire de couleur érable que je me suis retrouvée à signer des papiers pour disposer de ce minuscule corps. À la question « Comment ne nommera-t-il ? » je sais que ça en auraient choqués certaines ou fondrent en larmes d’autres. Moi, j’ai gardé mon regard vide, mon applomb et j’ai répondue « Sean, ce qui signifie Jean en irlandais » comme nous aurions due l’expliquer à son éventuel baptême. Mais comme je me suis sentie en rogne avec Dieu, je n’ai pas insisté pour qu’on le fasse bénir. De toute manière, n’était-il pas déjà un ange ?