On est tu ben icitte, au 2227
Amie meilleure et son Jules savent toujours ce qu’il faut faire dans ces moments-là. Peu importe leur propre situation, ils me reçoivent chez eux, dans la joyeuse chaumière du 2227. J’y entre et déjà, quelque chose me réconforte : une odeur de sauce qui mijote, le bruit de la télé qui joue à tue-tête ou les enfants qui jouent, tranquillement aux cartes, à table. Tout dans cette maison vit sa vie, librement. Pendant quelques secondes, je regarde la scène à travers la vitre de la vieille porte d’entrée : Amie meilleure surveille le petit dernier du coin de l’œil pendant qu’elle brasse le contenu des chaudrons. Jules, qui revient du salon, m’aperçoit le premier. Comme d’habitude, il fait le geste de me chasser, comme si j’étais un colporteur.
C’est à ce moment qu’Amie meilleure lâche le regard sur le petit et les chaudrons. Jules s’éclipse. Ma meilleure amie se met les poings sur les hanches et me sourit l’air de rire de moi. Alors que je franchie la porte, il y a toujours un rire qui émane de tout son elle :
« Du grand toi-même… » insinue-t-elle.
« Hep… ! » que je lui baratine, les « c’est ce qui fait mon charme », et le « j’imagine que… » sont abondants. Et je réponds toujours avec ma face de fille gênée de faire des bêtises. Encore.
Et j’ironise.
Beaucoup.
Ma meilleure amie le sait. Je sais, moi, en contrepartie, que cette arme de défense, l’humour, va réussir par me sortir de la situation, du merdier et de ses tourmentes dans lequel je me suis encore foutue. Mais pas maintenant. Non : plus tard.
Après.
Après le cœur en charpente, après les dommages collatéraux sur moi et mon petit cœur. Ça ne dure jamais longtemps avec moi. Je passe rapidement d’une chose à l’autre. Trop rapidement.
« Veux-tu un verre de vin ? »
Je tends la main en la faisant zigzaguer : que oui, du vin ! Jules réapparaît et nous voilà partis.
C’est certain qu’on va rire. De moi. Quand j’arrive avec un néo-drame, je passe sous le tordeur. Puis on va s’enflammer un peu, juste assez. Jules parlera en ayant toujours, naturellement, la main sur son cœur. Il n’aurait pas besoin de le faire : on le sait déjà qu’il dit ce qu’il pense sincèrement. Et pour mon bien.
Voilà : c’était dit et réglé, selon ma meilleure amie. Nous devions être d’accord. La vie avec un grand V va trop vite, et puisque c’est ainsi, profitons du moment présent avec un bon vin cheap acheté à rabais à la commission des liqueurs. Foutons –nous des calories et commandons une pizza grasse au restau du coin où la réceptionniste est nunuche et se trompe une fois sur deux à propos de notre commande. Envoyons chier le monde standard et ayons l’impression d’être résistants aux conventions banlieusardes. Soyons simples, soyons uniques : comme tout le monde, finalement.
C’est alors qu’on a, Amie meilleure et moi, déclarée la fin de semaine ouverte. Elle m’a demandé de rouler le joint de la joie, m’a resservie un autre verre de blanc et a laisser Jules aller coucher le petit dernier.
Merci la vie, c’est vendredi demain. C’est probablement la certitude la plus rassurante pour le moment.