Free falling…

« (…) Alphafoetoprotéine qu’on appelle  l’AFP est une protéine qui n’est normalement produite que par le fœtus au cours de son développement. Chez les adultes, il peut servir de marqueur tumoral, bref, de cancer. Si on trouve des taux élevés d’AFP dans le liquide amniotique, il peut indiquer un trouble du développement chez le bébé. C’est surtout ce cas, pour le moment, qui nous intéresse. Un test génétique est, en principe, de mise. Si le «screening» est positif… eh bien voilà, on devra vous accoucher de votre enfant. En fait, il mourra, c’est certain d’ici la fin de la gestation. Madame, votre grossesse se terminera ici. Enfin, vous devriez la terminer à ce stade ci autrement, il y aura mort de l’enfant, indubitablement. »

Lorsque le diagnostique a été prononcé, j’ai sentie que le sol bougeait. Le généticien, dans son rôle d’annonceur de mauvaises nouvelles, était blême sous les néons. Je n’avais pas bon teint, moi non plus : la grossesse ne m’a jamais donnée la mine radieuse promise dans les grands livres savants de maternité. Alors que là, maintenant, le sol bougeait, la nausée m’a prise et l’envie de m’étendre me pressait. Puis, je me suis ressaisie. Encore un peu et oups ! J’éclatai en sanglots. Je ne sais pas pourquoi, encore. Je ne sais pas si c’était parce que j’avais véritablement de la peine ou si c’était simplement que j’avais peur d’aller accoucher, encore. Encore, oui, mais d’un enfant qui ne naîtrerait pas, non : qui serait condamné à mort.

Le matin de ce qui est convenue d’appeler « le jour de sa naissance », il y avait un soleil laiteux dehors. Le personnel infirmier m’attendait, on dirait. Les infirmières se sont toutes tuent et une d’entre elles m’a prise en charge. Doucement, simplement, elle m’a expliqué ce qui allait se produire. Des technicalités enrobées d’humanisme qui m’auront réconfortée le temps d’enfiller la jaquette d’hôpital et de m’étendre sur le lit qui allait être mon refuge, le temps qu’il faudrait que ça dure.

L’attente était ni interminable, ni comptable : c’était simplement qu’il fallait passer le temps. Je m’étais armée. Comme je m’arme à chaque fois où je sens que le malheur tout entier allait me froudroyer et que le mal de vivre allait tapisser mes jours pour un temps.  Le temps imprécis d’un deuil. Un calme fou, quasi olympien soit celui de l’athlète qui va sauter, m’envahit à chaque fois. Une brûlure se fait sentir et me fait courber l’échine : je me soumets complètement à la douleur. Le père de mon fils est entré dans un mutisme complet et a partagé l’attente avec moi, assis, dans sa chaise inconfortable. Nous ne nous sommes pas parlé sinon, peu. Il savait ce qui allait se produire, je le sentais. Je ne voulais pas qu’il me parle de ce qu’il savait parce que je l’aurais nié.

Les heures ont passées, longues, pénibles, dans ce décor où une sorte de brume tapissait l’atmosphère. Le jour a passé puis est tombé. Un coucher de soleil est mort sur les édifices entourant l’hôpital. Il n’avait pas fait beau de toute la journée sauf en fin d’après-midi. Étrangement.

Puis la nuit est lentement arrivée, faisant émerger la brunante toujours trop brève. Et mon second fils.

Lorsqu’il a glissé de mes entrailles, malgré l’épidurale, j’ai sentie sa vie, minuscule partir. Je vous jure sur la tête de mon premier fils que je l’ai sentie vivant jusque là. Quelque chose est mort, une autre fois, en moi, depuis.

On m’a remis des photos de lui, ce petit garçon formé, entier. Parce qu’il fallait que je le vois pour entamer le deuil parraît-il. En effet : j’avais vue le corps de mon père, entrevue celui de mon frère jadis décédés alors il était logique que je vois celui de mon second fils. Je me questionnais à savoir comment faire le deuil de quelqu’un qui n’est pas quelqu’un ? Comment ou à quoi s’accrocher ? Le temps qu’il aura été vivant, enfin, là, en moi, je n’en ai pas de souvenirs. En fait, je n’en ai pas de bons ou de marquants de bonheur et je m’en sens coupable. Pourtant, je le voulais ce second enfant, je le désirais. Nous, son père et moi, nous étions mis à la tâche en souhaitant que ce soit un bébé aussi joli et facile que son frère ainé. Je savais, dès le moment où j’ai su que j’étais enceinte, ce qui m’attendait dans les prochains mois. Ce que mon corps allait subir, cette fatigue omni-présente qui vous scie le bonheur de juste vivre. Parce que c’est l’ultime sacrifice que de donner la vie : de se rendre jusqu’au bout de l’exercice est formateur, oui mais de se donner, entière, à l’être à venir, qui arrive puis qui part et se détache de toi de jour en jour sera encore plus entier. Donner la vie, c’est se donner peur pour le reste de ses jours. Dépendemment comment tu gères la peur, ça sera une sorte d’indicateur à savoir si tu es ou pas une bonne mère mais ça, tu ne le sauras que plus tard.

 

Ce qui devait être une naissance s’est transformée en décès. Le lugubre du funéraire s’est emparé de l’évènement. Au lieu que tout soit en rose ou en bleu poudre, c’est devant un massif bureau de directeur funéraire de couleur érable que je me suis retrouvée à signer des papiers pour disposer de ce minuscule corps. À la question « Comment ne nommera-t-il ? » je sais que ça en auraient choqués certaines ou fondrent en larmes d’autres. Moi, j’ai gardé mon regard vide, mon applomb et j’ai répondue « Sean, ce qui signifie Jean en irlandais » comme nous aurions due l’expliquer à son éventuel baptême. Mais comme je me suis sentie en rogne avec Dieu, je n’ai pas insisté pour qu’on le fasse bénir. De toute manière, n’était-il pas déjà un ange ?

Jack, l’éventreur de coeur

Elle en est à terminer la vaisselle. Il s’occupe à ranger ce qu’il reste du repas. Vue de l’extérieur, ils pourraient passer pour un couple.

Ce n’est pas le cas.

C’est un premier rancart officiel.

Elle se tourne vers lui. Comme à chaque fois, sa présence est forte : cet homme là a probablement l’équivalent de deux âmes. Elle est fascinnée par son vécu. Ça tient presque de l’admiration. Il n’est pas joli, il est pire.

Jamais elle n’a autant eu le désir d’une main sur sa joue. Sa main, à lui. Ces premiers instants où le geste se fait doux, où quelque chose s’allume en-dedans, dans le plus creux, au fin-fond. , droit au cœur, sinon tout juste à côté.  Voir dans le regard de l’autre de la lumière qui prend place. Celle du désir simple d’embrasser ces lèvres là, devant soi. Les fossettes timides, rougies, le creux du menton que cré le sourire véritable.

Elle avance encore hypnotisée par le désir. Le sien. Son désir, à elle.

Elle arrive à sa hauteur.

La vibration a disparue. Elle sent qu’il se rétracte.

Il a peur.

Peur d’elle. De son intensité, de son envie constante de se sentir vivante. De son sourire baveux, canaille. Sent-il qu’elle est entièrement amoureuse de lui ? Le sent-il ? Il le sent, elle le sait qu’il le sent. Sinon, elle se l’imagine puis y croit vraiment. Parce que cet homme là a un instinct fin, aiguisé. L’instinct du parvenu. Elle s’avance en paroles : il la frappe d’un haussemnet de ton. Il ne crie pas encore tout à fait mais il la giffle d’une phrase qui déchire quelque chose.

Il a atteint son cœur.

Ce qu’il lui dit exactement, n’a pas, ici, d’importance. Ce qu’il l’est, important, s’il faut chercher une raison à ce qui se dit à ce moment précis, c’est que ses mots, ses phrases, le propos intrinsèque de son intention verbale est de la blesser, elle, de lui faire mal. De tout dire, de tout faire pour la repousser.

Voilà qu’il crie maintenant. Elle ne bronche pas d’un millimètre. Surpris, il se tait. Tout bas, elle lui demande « …de quoi t’as  peur ? ». Il ne lui répond pas. Son regard change. Sa mâchoir se rétracte. Il a chaud.

Elle aussi. Elle a atteint sa cible. Mais pas de la bonne manière.

Leur histoire n’est pas saine. Sinon, elle est déjà aride.

Les histoires tordues d’avance n’ont jamais fait des enfants forts.

Sinon, que de puissants orgasmes fakes sur un nouveau matelas à 800 dollars. Ou une tache de sperme froide sur une cuisse, qui coule et qui sèchera lentement. Le temps de reprendre ses esprits, son souffle. D’allumer une cigarette et de regarder la fumée qui forme des choses imperceptibles dans les airs viciées d’une chambre à coucher où deux corps attendent le mouvement de l’autre, pour avoir l’excuse de se lever et de s’enfuir, lâchement, dans la nuit sur une fausse promesse de °«J’t’appelle demain…ciao !»

2227, boulevard des Chutes

On est tu ben icitte, au 2227

Amie meilleure et son Jules savent toujours ce qu’il faut faire dans ces moments-là. Peu importe leur propre situation, ils me reçoivent chez eux, dans la joyeuse chaumière du 2227. J’y entre et déjà, quelque chose me réconforte : une odeur de sauce qui mijote, le bruit de la télé qui joue à tue-tête ou les enfants qui jouent, tranquillement aux cartes, à table. Tout dans cette maison vit sa vie, librement. Pendant quelques secondes, je regarde la scène à travers la vitre de la vieille porte d’entrée : Amie meilleure surveille le petit dernier du coin de l’œil pendant qu’elle brasse le contenu des chaudrons. Jules, qui revient du salon, m’aperçoit le premier. Comme d’habitude, il fait le geste de me chasser, comme si j’étais un colporteur.

C’est à ce moment qu’Amie meilleure lâche le regard sur le petit et les chaudrons. Jules s’éclipse. Ma meilleure amie se met les poings sur les hanches et me sourit l’air de rire de moi. Alors que je franchie la porte, il y a toujours un rire qui émane de tout son elle :

« Du grand toi-même… » insinue-t-elle.

« Hep… ! » que je lui baratine, les « c’est ce qui fait mon charme », et le « j’imagine que… » sont abondants. Et je réponds toujours avec ma face de fille gênée de faire des bêtises. Encore.

Et j’ironise.

Beaucoup.

Ma meilleure amie le sait. Je sais, moi, en contrepartie, que cette arme de défense, l’humour, va réussir par me sortir de la situation, du merdier et de ses tourmentes dans lequel je me suis encore foutue. Mais pas maintenant. Non : plus tard.

Après.

Après le cœur en charpente, après les dommages collatéraux sur moi et mon petit cœur. Ça ne dure jamais longtemps avec moi. Je passe rapidement d’une chose à l’autre. Trop rapidement.

« Veux-tu un verre de vin ? »

Je tends la main en la faisant zigzaguer : que oui, du vin ! Jules réapparaît et nous voilà partis.

C’est certain qu’on va rire. De moi. Quand j’arrive avec un néo-drame, je passe sous le tordeur. Puis on va s’enflammer un peu, juste assez. Jules parlera en ayant toujours, naturellement, la main sur son cœur. Il n’aurait pas besoin de le faire : on le sait déjà qu’il dit ce qu’il pense sincèrement. Et pour mon bien.

Voilà : c’était dit et réglé, selon ma meilleure amie. Nous devions être d’accord. La vie avec un grand V va trop vite, et puisque c’est ainsi, profitons du moment présent avec un bon vin cheap acheté à rabais à la commission des liqueurs. Foutons –nous des calories et commandons une pizza grasse au restau du coin où la réceptionniste est nunuche et se trompe une fois sur deux à propos de notre commande. Envoyons chier le monde standard et ayons l’impression d’être résistants aux conventions banlieusardes. Soyons simples, soyons uniques : comme tout le monde, finalement.

C’est alors qu’on a, Amie meilleure et moi, déclarée la fin de semaine ouverte. Elle m’a demandé de rouler le joint de la joie, m’a resservie un autre verre de blanc et a laisser Jules aller coucher le petit dernier.

Merci la vie, c’est vendredi demain. C’est probablement la certitude la plus rassurante pour le moment.

In Limbo

Il inspire confiance. Il dégage l’élégance, la simplicité et le bon goût. C’est un patron apprécié et respecté. La preuve : sa secrétaire, Marlene, une vielle anglo au francais cassé. Elle lui amène son latte skinny milk à son bureau, tous les matins. Beau temps, mauvais temps. Les hommes qui travaillent pour lui l’appellent budy.  Les femmes, elles, soupirent toujours sur son passage. Il est beau. C’est le fils que toutes les mères espèrent avoir. Le conjoint qu’on idéalise toute une vie. C’est le chum, l’ami garçon au bureau avec qui il est sympathique d’aller prendre un verre, passé cinq heures.

Il bosse et trime dure. Il respecte toujours les échéanciers. Ses patrons se tapent dans les mains d’avoir déniché cet individu calme, vif d’esprit et qui s’est présenté à l’entrevue, à main levée. Ponctuel, toujours là lorsqu’il le faut, le mettre en charge d’accueillir des clients potentiels est probablement sa spécialité. C’est un charismatique.

Il roule dans un VUS propre qui brille tout le temps au soleil de la métropole. Dans les rues du centre-ville, derrière son volant, après une journée de fou, il détache sa cravate et fait craquer son cou. Il a branché son Ipod avant de boucler sa ceinture de sécurité. Il est comme ça, c’est tout. La musique d’abord, le reste ensuite. La musique, c’est son entrain, son souffle, son expiration, son refuge. Dans ce dernier, pas de cris, d’échéanciers ou de contre-temps : juste une mélodie qui tapisse une voix, une harmonie qui se fait grafigner par un riff de guitare, là où il le faut. Une musique juste assez lourde de notes et de basses, qui bat au ryhtme des caissons clairs.

Si vous lui demanderiez depuis combien de temps ce refuge, il ne répondrait pas. Si vous voudriez savoir le pourquoi de cet univers bâtie sur mesure, encore moins. Parce qu’il ne partage pas ces moments d’échappements. Sinon, si peu. Celui qui est l’ami de tous, qui est toujours charmant, sweet, good budy, bon garçon poli, beau comme un cœur, ne dévoile rien.

Se sortir de lui serait trop compremettant. Ce n’est pourtant pas un criminel, ni un voleur, encore moins un con. Non. C’est un type ordinaire qui rêve d’extraordinaire. Qui rêve de la femme idéale. Qui court le veston parfait, dans les boutiques, pour son jour de gloire. Ce jour là, quelque chose se passerait, arriverait, se déclancherait. Something big. Something magic. Il serait tellement, mais tellement heureux qu’il ferait systématiquement du air guitare. Il ferait beau, les palmiers balaieraient le ciel et la vie serait chaude mais au juste et bon degré d’humidité. Ceci, certifié par son I-machin chouette qui l’avertie que : pendant qu’il rêve à son jour de gloire, quelqu’un d’autre a une vie. Ailleurs. Quelque part dans l’ère virtuelle et que lui, pendant ce temps, LUI, n’agit pas en ce sens. Dans le sens de derrière l’écran catodique. Dans un univers imaginaire mais propre à chaque utilisateur. Le plaisir croît avec l’usage, ne l’oublions pas. Et pour lui, l’usage est omniprésent alors autant dire qu’il y vit pour de vrai dans cette dimention surdimentionnelle.

Il s’active et dévérouille son intimité via son Its’livemylifepod pour affirmer et signifier qu’il respire toujours, là, lui aussi. Il continue à contrôler l’image, le personnage, celui de In Limbo.

Point.

Croiser cet homme dans le plus ordinaire des mondes, est de l’ordre du Walt Disney et du coup dans sa plus simple définition : l’effet brusque produit par le choc de deux corps. Un prince charmant sans cheval et dont l’effet produira un coup brusque, effectivement. Il pense à tout, dans le moindre détail, use de délicatesse propre à l’hôte qui vous reçoit dans un environnement où tout sent bon et où tout est parfait. Plonger dans son regard finira par vous faire flancher, c’est certain : être le sexe faible a tout de même un avantage tant qu’on reste naïve à croire ce qu’il se passe. Lorsque ce sont enfin ses mains qui vous touchent, ses lèvres qui vous embrassent, intensément, on s’y love, s’y déchaîne et… on espère.

À tous les temps : de l’indicatif présent au passé antérieur où j’eus aimé être aimé pour ce que je suis en vrai et non pas ce qu’il eut aimé que je sois.

In Limbo cré l’espérance puis disparraît dans son univers. Un univers qui se déroule à plus de trois cent kilomètres de ce qui, je crois, est la vérité.

Déçue ? Non.

Désanchantée, oui.

Que reste-t-il après qu’on ait vue le réel derrière l’image propette d’un individus ? Qu’on ait souhaité être plus qu’une saveur du mois ?

De la désolation.

Celle de la vérité qui est moins brillante, glossée et plastique que ce qu’on avait, malencontreusement, fait imaginé à l’autre. Ce que l’on est, est moins beau que le conte de fée scénarisé à coups de millions à Hollywood. Le personnage bâtie sur mesure derrière les mots est plus lourd, brut, que les mots savamment choisis.

On déçoit. Et ce, réciproquement.

Le monde réel est tellement plus frappant.

C’est probablement pour cette raison que In limbo vit outrageusement dans un univers qui n’existe pas.

Et, qu’au bout du compte, on n’y existe plus.

Un homme et ses pensées, Séraphin Faucher

Il s’est toujours posé des questions. Peut-être même trop. Il a ses certitudes et ses incertitudes. Inventaire de vie.

Il affectionne les chemises de couleurs vives : peut-être pour démontrer son positivisme constant. Il conduit une voiture de qualité qui date d’une décennie : peut-être parce qu’il considère qu’un véhicule réputé va durer longtemps. Il a également comme habitude d’attendre que quelque chose soit véritablement usé avant de s’en procurer un semblable plus rescent. Au grand dam de son épouse. Secrètement, alors qu’ils ont fini par acquérir la maison de leurs rêves, elle espèrait qu’un budget soit consacré à l’achat de nouveau mobilier.

En fait, il n’a pas répondu directement à l’intérogation subtile « Que fera-t-on avec le surplus de cinq mille dollars de l’hypothèque ? ». Il a plutôt affirmé qu’il voulait y réfléchir. Un mois plus tard, alors qu’ils en étaient à finaliser leur installation, aidés par leurs deux enfants, maintenant adolescents, il s’est approché d’elle. Elle était en train de considérer un chagement d’emplacement sérieux, soit celui de cette toile, une peinture acquise personnellement, qui ne faisait pas bien au-dessus du buffet. Il s’est approché d’elle, donc. Il lui a doucement dit à l’oreille, feignant lui aussi regarder la toile :  « On pourrait mettre un bon montant sur le VUS avec le surplus de l’hypothèque, qu’est-ce que t’ en penses ? ».

Son épouse et ses adolescents s’amusent à l’appeler Séraphin Faucher, le dimanche, lorsqu’il sort de la chambre vêtu de son vieux short Adidas et de son t-shirt presqu’en lambaux pour aller jogger. Il leur répond qu’ainsi, en ne fléchissant pas devant la montée fulgurante du matérialisme, il contribue, en quelque sorte, au reclyclage, donc, à sauver la planète par des gestes concrets.

Il aimerait que son fils ainé rétorque, qu’il ait le sens de la répartie. À la limite, qu’il ne soit pas d’accord et qu’il argumemente, tout comme lui le faisait systématiquement jadis, avec son père. Il serait fier que son fils soit comme lui : un homme qui va en guerre, celles qu’il choisie, qui affronte les grands, les géants et qu’il gagne ses batailles à lui. En lançant ce genre d’affirmation, il espère alors susciter un débat, une conversation. Il veut développer le sens de la bonne critique de ses jeunes : l’argumentaire est toujours meilleur à la minute où l’interlocuteur sait relancer la balle avec une citation, un fait scientifique prouvé ou, au mieux, un fait historique.

 

Pour le moment, son fils répond par un rire ironique. Sa fille en l’applaudissant. Tant qu’à son épouse, elle sourit en coin tout en servant le yogourt dans des bols à déjeuner. Il sent le regard de sa femme soudain, sur lui, dans son accoutrement.

Et il sait qu’elle sait ce à quoi il pense. Parce qu’elle le sait, toujours, d’emblée. Ils sont comme ça, ces deux là, ils sont en symbiose pour de vrai.

Ils vont passer à table.

Pas lui. Son Don Quichotte sort courrir par la porte de derrière. Celle qui donne sur le sous-bois et ce sentier où il aime à aller courir.

L’air est frais. On sent l’automne qui arrive. Les arbres ont déjà changés de couleurs. C’est magnifique. Ça sent bon le bois qui brûle dans le foyer. Une folie que cette maison mais il l’aime. Surtout le foyer, dans le salon, qui brûle des buches en permanence, le week-end, aussitôt le froid arrivé. Alors qu’il entame la course légèrement, il se dit que lui, il attend les premiers gels comme un autre attend les premiers dix degrés au-dessus de zéro pour sortir son barbecue et frotter sa voiture au soleil, bière à la main. Pour Séraphin Faucher, les premiers gels annoncent le retour au feu d’ambiance dans la maison. Son bonheur à lui.

Du regard, Il croise un écureuil qui grimpe dans un érable. Son poul s’acélère.

Comme c’est arrivé ce mercredi matin dernier alors que, sur son bureau, collé, devant son clavier, un post-it jaune pâle avait créé chez lui l’augmentation de son rythme cardiaque.

« Z’étais z’inquiète ».

Alors que l’odeur toute entière de la forêt le prend et remplie ses poumons, il diminue un peu la cadence. Comme s’il voulait tâter le poulx de son questionnement qui soudain, le remplissait lui, tout entier.

Depuis un bout de temps, déjà, il sent que la vie, la sienne, enfin la leur à lui et son épouse est en train de se cimenter dans une stabilité autonome. Un bonheur préservé à force de sacrifices réfléchies. Les enfants sont grands, matures de plus en plus : il persiste à vouloir garder un certain contrôle afin qu’ils demeurent de « bons enfants ». Son mariage va bien. Il semble se réaliser au travail. Enfin, oui. Il le croit. Sinon, il l’espère vraiment.

 

Que fait-on alors du reste de son existence ? Vouloir vieillir en santé et vieux ? Ou vouloir vieillir vieux et heureux ? Que fait-on lorsqu’on se rend compte pour la centième fois que ce boulot n’est pas encore le boulot de rêve tant espéré depuis toujours ? Que chaque rencontre se termine sur une mutation ? Qu’il faut toujours se ranger du côté du géant et espèrer que l’image de ce dernier soit assez déteindue sur soi pour être encore plus convaincant ? Au-delà de ce charisme tout entier qui, juste à point comme un bon vin, est à son appogé ?

Il aimerait pouvoir réaliser ce vieux rêve de simplement et sincèrement aider le monde, les gens. Être une référence pour ceux qui l’emploieraient et qui chercheraient à vouloir faire d’une organisation, une autre manière de rendre les gens heureux dans leur travail. S’accomplir et pouvoir faire un bilan de vie où, une suite logique de gestes se seraient concrétisés. Faire autre chose que d’appliquer des lois, des réglementations d’une direction oraganisationnelle. Être aussi heureux au boulot qu’il l’est dans sa vie personnelle. Pouvoir repérer dans les yeux des employés les mêmes objectifs qu’il s’est juré d’accomplir avec ses enfants. Être aussi fidèle à lui-même qu’il l’est avec sa femme depuis plus de vingt ans.

Ce post-it jaune, ce gribouillis de quelques lettres, allignées une après les autres, avec un calligraphie propre à celles qui ont fait toutes leurs études auprès de religieuses, lui avait révélé que rien n’était véritablement vain, que quelqu’un, quelque part, avait été perturbé ne serait-ce qu’une fraction de seconde par son absence. Cette personne s’était véritablement et suffisemment inquiètée de son absence au point de lui manifester par un écrit, qui reste contrairement aux paroles qui elles, s’envolent un jour ou l’autre. Depuis, l’idée d’avoir laissé ne serait-ce qu’un peu sa marque à quelque part, dans cette oraganisation au large discours corporatif lui fit chaud au cœur et le remplit de satisfaction.

Finalement, le seul péché de Séraphin Faucher est probablement d’être avare de son propre bonheur et de vouloir absolument celui des autres.

Paradoxalement.

Quelqu’un qui m’aime quelque part

Il regardait le coucher de soleil faire son œuvre en écoutant les bourdonnements du boulevard derrière. Dans ce calme relatif qui lui était propre, il grillant lentement une cigarette. Il finissait de boire une bière qui, au départ, était froide.

Lorsque les bruits du boulevard se taisaient quelques secondes, il entendait les rumeurs d’un spectacle à grands déploiements qui avait lieu en ville. Ce mélange de différentes choses  lui donna un arrière-goût, amer, au fond de la langue. Il éteignit sa cigarette en la noyant dans une bouteille de cola vide remplie d’eau brune et noirâtre.

Il eut envie d’en allumer une autre. Comme pour combler un vide, un manque à gagner qui devait faire de lui un homme libre. Il ne le fit pas. Il pouvait se contrôler.  Il le savait. Le geste amortie par l’alcool, fit qu’il se sentie quelques secondes plus à la lège, moins crispée. Rapidement, il se rappela que cet état n’était qu’un mensonge et tout aussitôt mourut l’idée d’en ouvrir une autre.

Tout comme la fraction de seconde où l’idée de la rappeler lui vint .

Non. Pas question.

Soit, il était agréable de passer ses soirées avec cette femme mais un stress constant restait là, au-creux de son estomac. Au bas-ventre aussi. Il avait rapidement comprit que cette brunette n’aimait pas se faire contrarier. Le vol rapide des papillons dans l’estomac avait trépassé après quelques reproches à propos de tout, rien et plus encore. Le linge, la position des ustensiles sur la table, le café, la salle de bain, sa manière de conduire. Lorsqu’elle s’était sentit assez à l’aise pour critiquer son fils et ses méthodes d’éducation, le stress s’était manifesté par de l’insomnie puis des brûlements d’estomac.

Cette relation ne menait nulle part. Il le savait, ça aussi. Pourtant, il avait persisté et plié l’échine pendant des mois. Quelque chose ne venait pas et il en vint à la conclusion que ça ne viendrait jamais. Encore une fois.

Le tintamarre d’un poids lourd qui freinait sur le boulevard le ramena à la réalité. Cette soirée était définitivement trop lourde, il se sentait trop seul et il changea d’idée pour la bière. Il déplia ses jambes, leva son corps et alla à l’intérieur vers son réfrigérateur pour y cueillir une bière. Passant devant le comptoir lunch, il empoigna de sa main libre son paquet de cigarettes et il ressortit sur son cinq par dix bétonné qui lui servait d’espace extérieur du haut du troisième étage. Le bruit de la pression qui cède lorsqu’on ouvre une bière le soulagea quelques secondes mais rien à comparer avec le goût particulier du houblon froid qui touche la langue. Il déposa la bouteille de verre brune à sa droite, par terre, puis acheva son manque de volonté momentané en allumant un clou de cercueil.

Il se rassit.

«Quelqu’un qui m’aime, à quelque part…»

Il y a de ces phrases, de ces expressions que l’on se répète à soi-même ou, quelques fois, à d’autres gens intimes à qui on veut bien partager un peu de soi. Phrases fétiches qui guidera nos allers et venues ou notre façon d’aborder la vie. Pour lui, depuis qu’il avait 15 ans et qu’il avait senti le sentiment amoureux le saisir pour la première fois, il s’accrochait à la sienne, sa phrase à lui, avec espoir et presque de l’acharnement. Ce soir, devant un coucher de soleil qui ne finissait plus de finir, sous les rumeurs de ce boulevard définitivement trop passant et d’un concert qui battait son plein vers l’ouest, en ville, il eut envie de la crier. Quitte à passer pour fou aux vues et au su de ses voisins. Il eut envie de crier ce sentiment étrange qui se confondait dans de la peine, de la colère et de la frustration. Il tira fort sur sa cigarette et la fumée lui remplit les poumons rapidement : sa tête tourna et un haut le cœur le prit. Des larmes commençaient à noyer ses yeux : il n’aurait pas pu vous dire si elles étaient causées par la quinte de toux que son dernier geste déclencha ou si c’était que finalement, il se laissait aller à de la peine…

«Quelqu’un qui m’aime, quelque part…»

…mise en bouche

« Puis, enfin, j’ai regardé mes démons droit dans les yeux, leur offrant mon torse nu, leur disant : « Faites de votre mieux pour me détruire. Regardez ! Je suis allé en enfer si souvent mais j’en suis tout autant de fois revenu et je dois admettre que je commence  à m’en lasser …»

Il y a des tonnes de choses qui peuvent tuer un homme comme il y a des tonnes de manière de mourir. Oui et certains morts marchent à tes cotés.

Il y a des tonnes de choses que je ne comprends pas : Pourquoi, entre autre, tant de gens mentent. D’un autre coté, c’est la blessure que tu caches en toi qui nourrit les feux qui y brûlent..»

 

Ray Lamontagne, Empty, 2006

…il était une fois

…du monde.

Vous, eux.

Ces gens, étrangers, qu’on croise dans la rue ou dans l’ascenseur. Des personnes à qui on fini par adresser la parole ou sinon un bonjour bien discret. Parfois, ça débloque sur une fréquentation, une amitié ou un lien quelconque. Des fois, rien. Juste des salutations d’usage, de la politesse et du savoir-vivre en société.

Moi, je m’attache à ces gens là.

Même si je ne les connais pas ou qui, parfois, ne me répondent pas.
Un jour, c’est certain, ils finissent par me répondre. Ça peut prendre des semaines, des mois, des années même. Je fini toujours par tisser quelque chose. C’est comme un défi, une obsession, allez donc savoir pourquoi.

C’est de ces gens-là dont il s’agit, ici. Des personnages grandeur nature avec du colorama, en stéréo et avec des artifices qui pètent dans leur quotidionceté beige, tapissée ou faussement marbrée ou chromée bon marché. C’est toute leur ordinarité qui les rend intéressants à décortiquer pour mieux les recoller sur une toile de mots.

Dans un vocabulaire qui est le mien, mes expressions parfois trop rudes et décapantes. Des expressions que vous, eux, m’auront apprises et que j’ai répandue ad nauseam. Je ne me prétends pas écrivain, non. Je n’ai pas un style parfait non plus. Ceci est un simple moyen d’expression exposé, publique, avec les risques qui viennent avec. À la limite, c’est peut-être écrivailler ce que je fais. Je ne sais pas.

Ici, je vous servirai mes portraits en mots. Des gens rencontrés au fils des années, des mois qui me précèdent.